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GiveWP – Donation Plugin and Fundraising Platform / 2.33.4
GiveWP – Donation Plugin and Fundraising Platform v2.33.4
4.16.3 4.16.2 4.16.1 4.16.0 4.15.5 4.15.4 4.15.3 4.15.2 4.15.1 4.15.0 2.3.0 2.3.1 2.3.2 2.30.0 2.31.0 2.31.1 2.32.0 2.33.0 2.33.1 2.33.2 2.33.3 2.33.4 2.33.5 2.4.0 2.4.1 2.4.2 2.4.3 2.4.4 2.4.5 2.4.6 2.4.7 2.5.0 2.5.1 2.5.10 2.5.11 2.5.12 2.5.13 2.5.2 2.5.3 2.5.4 2.5.5 2.5.6 2.5.7 2.5.8 2.5.9 2.6.0 2.6.1 2.6.2 2.6.3 2.7.0 2.7.1 2.7.2 2.7.3 2.7.4 2.7.5 2.8.0 2.8.1 2.9.0 2.9.1 2.9.2 2.9.3 2.9.4 2.9.5 2.9.6 2.9.7 3.0.0 3.0.1 3.0.2 3.0.3 3.0.4 3.1.0 3.1.1 3.1.2 3.10.0 3.11.0 3.12.0 3.12.1 3.12.2 3.12.3 3.13.0 3.14.0 3.14.1 3.14.2 3.15.0 3.15.1 3.16.0 3.16.1 3.16.2 3.16.3 3.16.4 3.16.5 3.17.0 3.17.1 3.17.2 3.18.0 3.19.0 3.19.1 3.19.2 3.19.3 3.19.4 3.2.0 3.2.1 3.2.2 3.20.0 3.21.0 3.21.1 3.22.0 3.22.1 3.22.2 3.3.0 3.3.1 3.4.0 3.4.1 3.4.2 3.5.0 3.5.1 3.6.0 3.6.1 3.6.2 3.7.0 3.8.0 3.9.0 4.0.0 4.1.0 4.1.1 4.10.0 4.10.1 4.11.0 4.12.0 4.13.0 4.13.1 4.13.2 4.14.0 4.14.1 4.14.2 4.14.3 4.14.4 4.14.5 4.14.6 4.2.0 4.2.1 4.3.0 4.3.1 4.3.2 4.4.0 4.5.0 4.6.1 4.7.0 4.7.1 4.8.0 4.8.1 4.9.0 trunk 1.9.0 2.0.0 2.0.1 2.0.2 2.0.3 2.0.4 2.0.5 2.0.6 2.0.7 2.1.0 2.1.1 2.1.2 2.1.3 2.1.4 2.1.5 2.1.6 2.1.7 2.1.8 2.10.0 2.10.1 2.10.2 2.10.3 2.10.4 2.11.0 2.11.1 2.11.2 2.11.3 2.12.0 2.12.1 2.12.2 2.12.3 2.13.0 2.13.1 2.13.2 2.13.3 2.13.4 2.14.0 2.15.0 2.16.0 2.16.1 2.17.0 2.17.1 2.17.3 2.18.0 2.18.1 2.19.1 2.19.2 2.19.3 2.19.4 2.19.5 2.19.6 2.19.7 2.19.8 2.2.0 2.2.1 2.2.2 2.2.3 2.2.4 2.2.5 2.2.6 2.20.0 2.20.1 2.20.2 2.21.0 2.21.1 2.21.2 2.21.3 2.21.4 2.22.0 2.22.1 2.22.2 2.22.3 2.23.0 2.23.1 2.23.2 2.24.0 2.24.1 2.24.2 2.25.0 2.25.1 2.25.2 2.25.3 2.26.0 2.27.0 2.27.1 2.27.2 2.27.3 2.28.0 2.29.0 2.29.1 2.29.2
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3 namespace Faker\Provider\fr_CA;
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8 * The Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand
9 *
10 * This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
11 * almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
12 * re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
13 * with this eBook or online at www.gutenberg.net
14 *
15 *
16 * Title: La chasse galerie
17 * Légendes Canadiennes
18 *
19 * Author: Honoré Beaugrand
20 *
21 * Release Date: July 5, 2005 [EBook #16210]
22 *
23 * Language: French
24 *
25 *
26 * *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE ***
27 *
28 *
29 *
30 *
31 * This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
32 * http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
33 *
34 * Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
35 * (University of Alberta) for making it available.
36 *
37 *
38 *
39 *
40 *
41 * DU MÊME AUTEUR
42 *
43 * JEANNE LA FILEUSE--Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux
44 * États-Unis--Première édition 1878--Duexième édition--Montréal, 1888.
45 *
46 * LE VIEUX MONTRÉAL, 1611-1803--Album historique, chronologique et
47 * topographique de la ville de Montréal depuis se fondation--13 planches
48 * en couleurs--Dessins de P. L. Morin--Montréal, 1884.
49 *
50 * MELANGES--Trois Conférences--Montréal, 1888.
51 *
52 * LETTRES DE VOYAGE--France--Italie--Sicile--Malte--Tunisie--Algérie--
53 * Espagne--Montréal, 1889.
54 *
55 * SIX MOIS DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES--Colorado--Utah--Nouveau
56 * Mexique--Édition illustrée--Montréal, 1890.
57 *
58 *
59 * LA
60 * CHASSE
61 * GALERIE
62 * Légendes
63 * Canadiennes
64 *
65 * par
66 * H. Beaugrand
67 *
68 * MONTREAL
69 * 1900
70 *
71 *
72 *
73 *
74 * TABLE DES MATIÈRES
75 *
76 * La Chasse-Galerie
77 * Le Loup-Garou
78 * La Bête à Grand'queue
79 * Macloune
80 * Le Père Louison
81 *
82 *
83 *
84 * La légende qui suit a déjà été publiée dans la _Patrie_, il y a
85 * quelque dix ans, et en anglais dans le _Century Magazine_ de New
86 * York, du mois d'août 1892, avec illustrations par Henri Julien.
87 * On voit que cela ne date pas d'hier. Le récit lui-même est basé
88 * sur une croyance populaire qui remonte à lépoque des coureurs
89 * des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les "gens de chantier"
90 * ont continué la tradition, et c'est surtout dans les paroisses
91 * riveraines du Saint-Laurent que l'on connaît les légendes de
92 * la chasse-galerie. J'ai rencontré plus d'un vieux voyageur qui
93 * affirmait avoir vu voguer dans l'air des canots d'écorce remplis
94 * de "possédés" s'en allant voir leurs blondes, sous l'égide de
95 * Belzébuth. Si j'ai été forcé de me servir d'expressions plus ou
96 * moins académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène
97 * des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier.
98 *
99 * H.B.
100 *
101 *
102 *
103 *
104 * @see http://www.gutenberg.org/cache/epub/16210/pg16210.txt
105 * @var string
106 */
107 protected static $baseText = <<<'EOT'
108 LA CHASSE-GALERIE
109
110 I
111
112 Pour lors que je vais vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le
113 fin fil; mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient
114 envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis
115 qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le
116 sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe
117 de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez
118 de ces maudits-là dans mon jeune temps.
119
120 Pas un homme ne fit mine de sortir; au contraire tous se
121 rapprochèrent de la cambuse où le _cook_ finissait son préambule et
122 se préparait à raconter une histoire de circonstance.
123
124 On était à la veille du jour de l'an 1858, en pleine forêt vierge,
125 dans les chantiers des Ross, en haut de la Gatineau. La saison avait
126 été dure et la neige atteignait déjà la hauteur du toit de la cabane.
127
128 Le bourgeois avait, selon la coutume, ordonné la distribution du
129 contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le
130 cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du fricot de
131 pattes et des glissantes pour le repas du lendemain. La mélasse
132 mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait
133 terminer la soirée.
134
135 Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais
136 obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin
137 résineux jetait, cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres
138 qui tremblotaient en éclairant par des effets merveilleux de
139 clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands
140 bois.
141
142 Joe le _cook_ était un petit homme assez mal fait, que l'on
143 appelait assez généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et
144 qui faisait chantier depuis au moins 40 ans. Il en avait vu de toutes
145 les couleurs dans son existence bigarrée et il suffisait de lui faire
146 prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui
147 faire raconter ses exploits.
148
149 II
150
151 --Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu _tough_
152 dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la
153 religion. J'vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je
154 vais vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse quand je ne
155 craignais ni Dieu ni diable. C'était un soir comme celui-ci, la
156 veille du jour de l'an, il y a de cela 34 ou 35 ans. Réunis avec tous
157 mes camarades autour de la cambuse, nous prenions un petit coup;
158 mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits
159 verres finissent par vider les grosses cruches, et dans ces temps-là,
160 on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui, et il n'était pas
161 rare de voir finir les fêtes par des coups d poings et des tirages de
162 tignasse. La jamaïque était bonne,--pas meilleure que ce soir,--mais
163 elle était bougrement bonne, je vous le parsouête. J'en avais bien
164 lampé une douzaine de petits gobelets, pour ma part, et sur les onze
165 heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait et je me
166 laissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme en
167 attendant l'heure de sauter à pieds joints par-dessus la tête d'un
168 quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous
169 allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanter
170 la guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier
171 voisin.
172
173 Je dormais donc depuis assez longtemps lorsque je me sentis secouer
174 rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit:
175
176 --Joe! minuit vient de sonner et tu es en retard pour le saut du
177 quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée et moi je
178 m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi?
179
180 --À Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? nous en sommes à plus de
181 cent lieues et d'ailleurs aurais-tu deux mois pour faire le voyage,
182 qu'il n'y a pas de chemin de sortie dans la neige. Et puis, le
183 travail du lendemain du jour de l'an?
184
185 --Animal! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons
186 le voyage en canot d'écorce à l'aviron, et demain matin à six heures
187 nous serons de retour au chantier.
188
189 Je comprenais.
190
191 Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie et de risquer mon
192 salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde, au
193 village. C'était raide! Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogne
194 et débauché et que la religion ne me fatiguait pas à cette époque,
195 mais risquer de vendre mon âme au diable, ça me surpassait.
196
197 --Cré poule mouillée! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas
198 de danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans six
199 heures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on voyage au moins 50
200 lieues à l'heure lorsqu'on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit
201 tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le
202 trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant.
203 C'est facile à faire et pour éviter tout danger, il faut penser à ce
204 qu'on dit, avoir l'oeil où l'on va et ne pas prendre de boisson en
205 route. J'ai déjà fait le voyage cinq fois et tu vois bien qu'il ne
206 m'est jamais arrivé malheur. Allons mon vieux, prends ton courage à
207 deux mains et, si le coeur t'en dit, dans deux heures de temps nous
208 serons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette et au plaisir de
209 l'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage mais il faut
210 être deux, quatre, six ou huit et tu seras le huitième.
211
212 --Oui! tout cela est très bien, mais il faut faire un serment au
213 diable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engage
214 à lui.
215
216 --Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se
217 griser et de faire attention à sa langue et à son aviron. Un homme
218 n'est pas un enfant, que diable! Viens! viens! nos camarades nous
219 attendent dehors et le grand canot de la _drave_ est tout prêt pour
220 le voyage.
221
222 Je me laissai entraîner hors de la cabane où je vis en effet six de
223 nos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canot
224 était sur la neige dans une clairière et avant d'avoir eu le temps de
225 réfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur le
226 plat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peu
227 troublé, mais Baptiste qui passait, dans le chantier, pour n'être pas
228 allé à confesse depuis sept ans ne me laissa pas le temps de me
229 débrouiller. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante il
230 nous dit:
231
232 --Répétez avec moi!
233
234 Et nous répétâmes:
235
236 --Satan! roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes,
237 si d'ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et du
238 nôtre, le bon Dieu, et nous touchons une croix dans le voyage. À
239 cette condition tu nous transporteras à travers les airs, au lieu où
240 nous voulons aller et tu nous ramèneras de même au chantier!
241
242 III
243
244 Acabris! Acabras! Acabram
245 Fais-nous voyager par-dessus les montagnes
246
247 À peine avions-nous prononcé les dernières paroles que nous sentîmes
248 le canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents
249 pieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume et au
250 commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés
251 que nous étions. Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dans
252 l'air comme une flèche, et c'est le cas de le dire, le diable nous
253 emportait. Ça nous en coupait le respire et le poil en frisait sur
254 nos bonnets de carcajou.
255
256 Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure,
257 environ, nous naviguâmes au-dessus de la forêt sans apercevoir autre
258 chose que les bouquets des grands pins noirs. Il faisait une nuit
259 superbe et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme
260 un beau soleil du midi. Il faisait un froid du tonnerre et nos
261 moustaches étaient couvertes de givre, mais nous étions cependant
262 tous en nage. Ça se comprend aisément puisque c'était le diable qui
263 nous menait et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la
264 _Blanche_. Nous aperçûmes bientôt une éclaircie, c'était la
265 Gatineau dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de
266 nous comme un immense miroir. Puis, p'tit-à-p'tit nous aperçûmes des
267 lumières dans les maisons d'habitants; puis des clochers d'églises
268 qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils font
269 l'exercice sur le Champ de Mars de Montréal. On passait ces clochers
270 aussi vite qu'on passe les poteaux de télégraphe, quand on voyage
271 en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables,
272 passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières et laissant
273 derrière nous comme une traînée d'étincelles. C'est Baptiste, le
274 possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route et nous
275 arrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais qui nous servit de guide
276 pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.
277
278 --Attendez un peu, cria Baptiste. Nous allons raser Montréal et nous
279 allons effrayer les coureux qui sont encore dehors à c'te heure cite.
280 Toi, Joe! là, en avant, éclaircis-toi le gosier et chante-nous une
281 chanson sur l'aviron.
282
283 En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande
284 ville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu près
285 au niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pas
286 l'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance que
287 tous les canotiers répétèrent en choeur:
288
289 Mon père n'avait fille que moi,
290 Canot d'écorce qui va voler,
291 Et dessus la mer il m'envoie:
292 Canot d'écorce qui vole, qui vole,
293 Canot d'écorce qui va voler!
294
295 Et dessus la mer il m'envoie,
296 Canot d'écorce qui va voler,
297 Le marinier qui me menait:
298 Canot d'écorce qui vole, qui vole,
299 Canot d'écorce qui va voler!
300
301 Le marinier qui me menait,
302 Canot d'écorce qui va voler,
303 Me dit, ma belle, embrassez-moi:
304 Canot d'écorce qui vole, qui vole,
305 Canot d'écorce qui va voler!
306
307 Me dit, ma belle, embrassez-moi,
308 Canot d'écorce qui va voler,
309 Non, non, monsieur, je ne saurais:
310 Canot d'écorce qui vole, qui vole,
311 Canot d'écorce qui va voler!
312
313 Non, non, monsieur, je ne saurais,
314 Canot d'écorce qui va voler,
315 Car si mon papa le savait:
316 Canot d'écorce qui vole, qui vole,
317 Canot d'écorce qui va voler!
318
319 Car si mon papa le savait,
320 Canot d'écorce qui va voler,
321 Ah! c'est bien sûr qu'il me battrait.
322 Canot d'écorce qui vole, qui vole,
323 Canot d'écorce qui va voler!
324
325
326 IV
327
328 Bien qu'il fût près de deux heures du matin, nous vîmes des groupes
329 S'arrêter dans les rues pour nous voir passer, mais nous filions si
330 vite qu'en un clin d'oeil nous avions dépassé Montréal et ses
331 faubourgs, et alors je commençai à compter les clochers: la
332 Longue-Pointe, la Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Saint-Sulpice, et
333 enfin les deux flèches argentées de Lavaltrie qui dominaient le vert
334 sommet des grands pins du domaine.
335
336 --Attention! vous autres, nous cria Baptiste. Nous allons atterrir à
337 l'entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et
338 nous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nos
339 connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.
340
341 Qui fut dit fut fait, et cinq minutes plus tard notre canot reposait
342 dans un banc de neige à l'entrée du bois de Jean-Jean Gabriel; et
343 nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce
344 n'était pas une mince besogne car il n'y avait pas de chemin battu et
345 nous avions de la neige jusqu'au califourchon. Baptiste qui était
346 plus effronté que les autres s'en alla frapper à la porte de la
347 maison de son parrain où l'on apercevait encore de la lumière, mais
348 il n'y trouva qu'une fille _engagère_ qui lui annonça que les
349 vieilles gens étaient à un _snaque_ chez le père Robillard, mais
350 que les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tous
351 rendus chez Batissette Augé, à la Petite-Misère en bas de
352 Contrecoeur, de l'autre côté du fleuve, là où il y avait un rigodon
353 du jour de l'an.
354
355 --Allons au rigodon, chez Batissette Augé, nous dit Baptiste, on est
356 certain d'y rencontrer nos blondes.
357
358 --Allons chez Batissette!
359
360 Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant mutuellement en
361 garde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles et
362 de prendre un coup de trop, car il fallait reprendre la route des
363 chantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nous
364 étions flambés comme des carcajous, et le diable nous emportait au
365 fin fond des enfers.
366
367 Acabris! Acabras! Acabram!
368 Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!
369
370 cria de nouveau Baptiste. Et nous voilà repartis pour la
371 Petite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nous
372 étions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve
373 et nous étions rendus chez Batissette Augé dont la maison était tout
374 illuminée. On entendait vaguement, au dehors, les sons du violon et
375 les éclats de rire des danseurs dont on voyait les ombres se
376 trémousser, à travers les vitres couvertes de givre. Nous cachâmes
377 notre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive,
378 car la glace avait refoulé, cette année-là.
379
380 --Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, et
381 attention à vos paroles. Dansons comme des perdus, mais pas un seul
382 verre de Molson, ni de jamaïque, vous m'entendez! Et au premier
383 signe, suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer
384 l'attention.
385
386 Et nous allâmes frapper à la porte.
387
388 V
389
390 Le père Batissette vint ouvrir lui-même et nous fûmes reçus à bras
391 ouverts par les invités que nous connaissions presque tous.
392
393 Nous fûmes d'abord assaillis de questions:
394
395 --D'où venez-vous?
396
397 --Je vous croyais dans les chantiers!
398
399 --Vous arrivez bien tard!
400
401 --Venez prendre une larme!
402
403 Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole:
404
405 --D'abord, laissez-nous nous décapoter et puis ensuite laissez-nous
406 danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, je répondrai
407 à toutes vos questions et nous vous raconterons tout ce que vous
408 voudrez.
409
410 Pour moi j'avais déjà reluqué Liza Guimbette qui était faraudée par
411 le p'tit Boisjoli de Lanoraie. Je m'approchai d'elle pour la saluer
412 et pour lui demander l'avantage de la prochaine qui était un _reel_
413 à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais
414 risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser et
415 de battre des ailes de pigeon en sa compagnie. Pendant deux heures de
416 temps, une danse n'attendait pas l'autre et ce n'est pas pour me
417 vanter si je vous dis que dans ce temps-là, il n'y avait pas mon
418 pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse.
419 Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ce
420 que je puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaient
421 fatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à la
422 pendule. J'avais cru apercevoir Baptiste Durand qui s'approchait du
423 buffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de temps
424 en temps, mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que je
425 n'y portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure de
426 remonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avait
427 pris un coup de trop et je fus obligé d'aller le prendre par le bras
428 pour le faire sortir avec moi en faisant signe aux autres de se
429 préparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseuses. Nous
430 sortîmes donc les uns après les autres sans faire semblant de rien
431 et, cinq minutes plus tard, nous étions remontés en canot, après
432 avoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne,
433 pas même à Liza que j'avais invitée pour danser un _foin_. J'ai
434 toujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauder
435 et à épouser le petit Boisjoli sans même m'inviter à ses noces, la
436 bougresse. Mais pour revenir à notre canot, je vous avoue que nous
437 étions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu un
438 coup car c'était lui qui nous gouvernait et nous n'avions juste que
439 le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant
440 le réveil des hommes qui ne travaillaient pas le jour du jour de
441 l'an. La lune était disparue et il ne faisait plus aussi clair
442 qu'auparavant et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position à
443 l'avant du canot, bien décidé à avoir l'oeil sur la route que nous
444 allions suivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournai
445 et je dis à Baptiste:
446
447 --Attention! là, mon vieux. Pique tout droit sur la montagne de
448 Montréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir.
449
450 --Je connais mon affaire, répliqua Baptiste, et mêle-toi des tiennes!
451
452 Et avant que j'aie eu le temps de répliquer:
453
454 Acabris! Acabras! Acabram!
455 Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!
456
457 VI
458
459 Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt
460 évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le
461 canot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes pas à cent
462 pieds du clocher de Contrecoeur et au lieu de nous diriger à l'ouest,
463 vers Montréal, Baptiste nous fit prendre les bordées vers la rivière
464 Richelieu. Quelques instants plus tard, nous passâmes par-dessus la
465 montagne de Beloeil et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avant
466 du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que
467 l'évêque de Québec avait plantée là.
468
469 --À droite! Baptiste! à droite! mon vieux, car tu vas nous envoyer
470 chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça!
471
472 Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en
473 mettant le cap sur la montagne de Montréal que nous apercevions déjà
474 dans le lointain. J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car
475 si Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étions
476 flambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie. Et je vous
477 assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où
478 nous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une
479 _sheer_ et, avant d'avoir eu le temps de m'y préparer, le canot
480 s'enfonçait dans un banc de neige, dans une éclaircie, sur le flanc
481 de la montagne. Heureusement que c'était dans la neige molle, que
482 personne n'attrapa de mal et que le canot ne fut pas brisé. Mais à
483 peine étions-nous sortis de la neige que voilà Baptiste qui commence
484 à sacrer comme un possédé et qui déclare qu'avant de repartir pour la
485 Gatineau il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai de
486 raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un
487 ivrogne qui veut se mouiller la luette. Alors, rendu à bout de
488 patience, et plutôt que de laisser nos âmes au diable qui se léchait
489 déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à mes
490 autres compagnons qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons
491 tous sur Baptiste que nous terrassons, sans lui faire de mal, et que
492 nous plaçons ensuite au fond du canot,--après l'avoir ligoté comme un
493 bout de saucisse et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de
494 prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air. Et:
495
496 Acabris! Acabras! Acabram!
497
498 nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous
499 n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la
500 Gatineau. C'est moi qui gouvernais, cette fois-là, et je vous assure
501 que j'avais l'oeil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la
502 rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe à Gatineau et
503 de là nous piquâmes au nord vers le chantier. Nous n'en étions plus
504 qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste qui
505 se détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, qui
506 s'arrache son bâillon et qui se lève tout droit, dans le canot, en
507 lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux.
508 Impossible de lutter contre lui dans le canot sans courir le risque
509 de tomber d'une hauteur de deux ou trois cents pieds, et l'animal
510 gesticulait comme Lin perdu en nous menaçant tous de son aviron qu'il
511 avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes, en faisant le
512 moulinet comme un Irlandais avec son _shilelagh_. La position était
513 terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous
514 arrivions, mais j'étais tellement excité, que par une fausse
515 manoeuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot
516 heurta la tête d'un gros pin et que nous voilà tous précipités en
517 bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on
518 tue dans les épinettes. Je ne sais pas combien je mis de temps à
519 descendre jusqu'en bas car je perdis connaissance avant d'arriver, et
520 mon dernier souvenir était comme celui d'un homme qui rêve qu'il
521 tombe dans un puits qui n'a pas de fond.
522
523 VII
524
525 Vers les huit heures du matin, je m'éveillai dans mon lit dans la
526 cabane, où nous avaient transportés des bûcherons qui nous avaient
527 trouvés sans connaissance, enfoncés jusqu'au cou dans un banc de
528 neige du voisinage. Heureusement que personne ne s'était cassé les
529 reins mais je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais les côtes sur
530 le long comme un homme qui a couché sur les ravalements pendant toute
531 une semaine, sans parler d'un _blackeye_ et de deux ou trois
532 déchirures sur les mains et dans la figure. Enfin, le principal,
533 c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés et je n'ai pas
534 besoin de vous dire que je ne m'empressai pas de démentir ceux qui
535 prétendirent qu'ils m'avaient trouvé, avec Baptiste et les six
536 autres, tous saouls comme des grives, et en train de cuver notre
537 jamaïque dans un banc de neige des environs. C'était déjà pas si beau
538 d'avoir risqué de vendre son âme au diable, pour s'en vanter parmi
539 les camarades; et ce n'est que bien des années plus tard que je
540 racontai l'histoire telle qu'elle m'était arrivée.
541
542 Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si
543 drôle qu'on le pense que d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, en
544 plein coeur d'hiver, en courant la chasse-galerie; surtout si vous
545 avez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez,
546 vous attendrez à l'été prochain pour aller embrasser vos p'tits
547 coeurs, sans courir le risque de voyager aux dépens du diable.
548
549 Et Joe le _cook_ plongea sa micouane dans la mélasse bouillonnante
550 aux reflets dorés, et déclara que la tire était cuite à point et
551 qu'il n'y avait plus qu'à l'étirer.
552
553
554
555 LE LOUP-GAROU
556
557 Oui! Vous êtes tous des fins-fins, les avocats d Montréal, pour vous
558 moquer des loups-garous. Il es vrai que le diable ne fait pas tant de
559 cérémonies avec vous autres et qu'il est si sûr de son affaire, qu'il
560 n'a pas besoin de vous faire courir la prétentaine pour vous attraper
561 par le chignon du cou, à l'heure qui lui conviendra.
562
563 --Voyons, père Brindamour, ne vous fâchez pas, et si vous avez vu des
564 loups-garous, racontez-nous ça.
565
566 C'était pendant la dernière lutte électorale de Richelieu, entre
567 Bruneau et Morgan, dans une salle du comité du Pot-au-beurre, en bas
568 de Sorel. Les cabaleurs révisaient les listes et faisaient des cours
569 d'économie politique aux badauds qui prétendaient s'intéresser à
570 leurs arguments, pour attraper de temps en temps un p'tit coup de
571 whisky blanc à la santé de monsieur Morgan.
572
573 Dans une salle basse, remplie de fumée, assis sur des bancs grossiers
574 autour d'une table de bois de sapin brut, vingt-cinq à trente
575 gaillards des alentours causaient politique sous la haute direction
576 d'un étudiant en droit qui pontifiait, flanqué de quatre ou cinq
577 exemplaires du Hansard et des derniers livres bleus des ministères
578 d'Ottawa.
579
580 Le père Pierriche Brindamour en était rendu au paroxysme d'un
581 enthousiasme échevelé et criait comme un possédé:
582
583 --Hourrah pour monsieur Morgan! et que le diable emporte tous les
584 rouges de Sorel; c'est une bande de coureux de loup-garoux.
585
586 Un éclat de rire formidable accueillit cette frasque du père
587 Pierriche et comme on le savait bavard, à ses heures d'enthousiasme,
588 on résolut de le faire causer.
589
590 --Des coureux de loup-garou! Allons donc M. Brindamour, est-ce que
591 vous croyez encore à ces blagues-là, dans le rang du Pot-au-beurre?
592
593 C'est alors que le vieillard riposta en s'attaquant au manque de vertu
594 et d'orthodoxie des avocats en général et de ceux de Montréal en
595 particulier.
596
597 --Ah ben oui! vous êtes tous pareils, vous autres les avocats, et si
598 je vous demandais seulement ce que c'est qu'un loup-garou, vous
599 seriez ben en peine de me le dire. Quand je dis que tous les rouges
600 de Sorel courent le loup-garou, c'est une manière de parler, car vous
601 devriez savoir qu'il faut avoir passé sept ans sans aller à confesse,
602 pour que le diable puisse s'emparer d'un homme et lui faire pousser
603 du poil en dedans. Je suppose que vous ne savez même pas qu'un homme
604 qui court le loup-garou a la couenne comme une peau de loup revirée
605 à l'envers, avec le poil en dedans. Un sauvage de Saint-François
606 connaît ça, mais un avocat de Montréal, ça peut bavasser sur la
607 politique, mais en dehors de ça, faut pas lui demander grand-chose
608 sur les choses sérieuses et sur ce qui concerne les habitants.
609
610 --C'est vrai, répondirent quelques farceurs qui se rangeaient avec le
611 père Pierriche, contre l'avocat en herbe.
612
613 --Oui! tout ça, c'est très bien, riposta l'étudiant dans le but de
614 pousser Pierriche à bout, mais ça n'est pas une véritable histoire de
615 loup-garou. En avez-vous jamais vu, vous, un loup-garou, M.
616 Brindamour? C'est cela que je voudrais savoir.
617
618 --Oui, j'en ai vu un loup-garou, pas un seul, mais vingt-cinq, et si
619 je vous rencontrais seulement sur le bord d'un fossé, dans une talle
620 de hart-rouge après neuf heures du soir, je gagerais que vous auriez
621 le poil aussi long qu'un loup, vous qui parlez, car ça vous
622 embêterait ben de me montrer votre billet de confession. Le plus que
623 ça pourrait être ce serait un mauvais billet de pâques de renard. Ah!
624 on vous connaît les gens de Montréal. Faut pas venir nous pousser des
625 pointes, parce que vous êtes plus éduqués que nous autres.
626
627 --Oui! oui, tout ça, c'est bien beau mais c'est pour nous endormir
628 que vous blaguez comme ça. Allez dire ça aux gens de Bruneau. Ce qui
629 me faut à moi c'est des preuves, et si vous savez une histoire de
630 loup-garou, racontez-la, car on va finir par croire que vous n'en
631 savez pas et que vous voulez vous moquer de nous autres.
632
633 --Oui-da! oui. Eh ben j'en ai une histoire et je vas vous la conter,
634 mais à une condition: vous allez nous faire servir un gallon de
635 whisky d'élection pour que nous buvions à la santé de monsieur
636 Morgan, notre candidat.
637
638 La proposition fut agréée et le p'tit lait électoral fut versé à la
639 ronde, haussant d'un cran l'enthousiasme déjà surchauffé de cet
640 auditoire désintéressé!
641
642 Et après avoir constaté qu'il ne restait plus une goutte de liquide
643 au fond de la mesure d'un gallon qu'on avait placé sur une pile de
644 littérature électorale, au beau milieu de la table, Pierriche
645 Brindamour prit la parole:
646
647 C'est pas pour un verre de whisky du gouvernement que je voudrais
648 vous conter une menterie. Il me faudrait quelque chose de plus
649 sérieux que ça que je me mette en conscience en temps d'élection. Les
650 gros bonnets se vendent trop cher à Ottawa comme à Québec, pour que
651 les gens du comté de Sorel passent pour gâter les prix. Je vous dirai
652 donc la vérité et rien que la vérité, comme on dit à la cour de Sorel
653 quand on est appelé comme témoin. Pour des loups-garous, j'en ai vu
654 assez pour faire un régiment, dans mon jeune temps, lorsque je
655 naviguais l'été à bord des bateaux et que je faisais la pêche au
656 petit poisson, l'hiver, aux chenaux des Trois-Rivières; mais je vous
657 le dirai bien que j'en ai jamais délivré. J'avais bien douze ou
658 treize ans et j'étais _cook_ à bord d'un chaland avec mon défunt
659 père qui était capitaine. C'était le jour de la Toussaint et nous
660 montions de Québec avec une cargaison de charbon, par une grande
661 brise de nord-est. Nous avions dépassé le lac Saint-Pierre et sur les
662 huit heures du soir nous nous trouvions à la tête du lac. Il faisait
663 noir comme le loup et il brumassait même un peu, ce qui nous
664 empêchait de bien distinguer le phare de l'île de Grâce. J'étais de
665 vigie à l'avant et mon défunt père était à la barre. Vous savez que
666 l'entrée du chenal n'est pas large et qu'il faut ouvrir l'oeil pour ne
667 pas s'échouer. Il faisait une bonne brise et nous avions pris notre
668 perroquet et notre hunier, ce qui ne nous empêchait pas de monter
669 grand train sur notre grande voile. Tout à coup le temps parut
670 s'éclaircir et nous aperçûmes sur la rive de l'île de Grâce, que nous
671 rasions en montant, un grand feu de sapinages autour duquel dansaient
672 une vingtaine de possédés qui avaient des têtes et des queues de loup
673 et dont les yeux brillaient comme des tisons. Des ricanements
674 terribles arrivaient jusqu'à nous et on pouvait apercevoir vaguement
675 le corps d'un homme couché par terre et que quelques maudits étaient
676 en train de découper pour en faire un fricot. C'était une ronde de
677 loups-garous que le diable avait réunis pour leur faire boire du sang
678 de chrétien et leur faire manger de la viande fraîche. Je courus à
679 l'arrière pour attirer l'attention de mon défunt père et de Baptiste
680 Lafleur, le matelot qui naviguait avec nous, mais qui n'était pas de
681 quart à ce moment-là. Ils avaient déjà aperçu le pique-nique des
682 loups-garous. Baptiste avait pris la barre et mon défunt père était
683 en train de charger son fusil pour tirer sur les possédés qui
684 continuaient à crier comme des perdus en sautant en rond autour du
685 feu. Il fallait se dépêcher car le bateau filait bon train devant le
686 nord-est.
687
688 --Vite! Pierriche, vite! donne-moi la branche de rameau bénit, qu'il
689 y a à la tête de mon lit, dans la cabine. Tu trouveras aussi un
690 trèfle à quatre feuilles dans un livre de prières, et puis prends
691 deux balles et sauce-les dans l'eau bénite. Vite, dépêche-toi!
692
693 Je trouvai bien le rameau bénit, mais je ne pus mettre la main sur le
694 trèfle à quatre feuilles et dans ma précipitation je renversai le
695 petit bénitier sans pouvoir saucer les balles dedans.
696
697 Mon père pulvérisa le rameau sec entre ses doigts et s'en servit pour
698 bourrer son fusil, mais je n'osai lui avouer que le trèfle à quatre
699 feuilles n'était pas là et que les balles n'avaient pas été mouillées
700 dans l'eau bénite. Il mit les deux balles dans le canon, fit un grand
701 signe de croix et visa dans le tas de mécréants.
702
703 Le coup partit, mais c'est comme s'il avait chargé son fusil avec des
704 pois et les loups-garous continuèrent à danser et à ricaner, en nous
705 montrant du doigt.
706
707 Les maudits! dit mon défunt père, je vais essayer encore une fois.
708
709 Et il rechargea son fusil et en guise de balle il fourra son chapelet
710 dans le canon.
711
712 Et paf!
713
714 Cette fois le coup avait porté! Le feu s'éteignit sur la rive et les
715 loups-garous s'enfuirent dans les bois en poussant des cris à faire
716 frémir un cabaleur d'élections.
717
718 Les graines du chapelet les avaient évidemment rendus malades et les
719 avaient dispersés, mais comme c'était un chapelet neuf qui n'avait
720 pas encore été bénit, mon défunt père était d'opinion qu'il n'avait
721 pas réussi à les délivrer et qu'ils iraient sans doute continuer leur
722 sabbat sur un autre point de l'île.
723
724 Ce qui avait empêché le premier coup de porter, c'est que le fusil
725 n'avait pas été bourré avec le trèfle à quatre feuilles et que les
726 balles n'avaient pas été plongées dans l'eau bénite.
727
728 --Hein! qu'est-ce que vous dites de ça, M. l'avocat. J'en ai-t-y vu
729 des loups-garous? continue Pierriche Brindamour.
730
731 --Oui! L'histoire n'est pas mauvaise, mais je trouve que vous les
732 avez vus un peu de loin et qu'il y a bien longtemps de ça. Si la
733 chose s'était passée l'automne dernier, je croirais que ce sont les
734 membres du Club de pêche de Phaneuf et de Joe Riendeau de Montréal
735 que vous avez aperçus sur l'île de Grâce en train de courir la
736 galipette. Vous avez dit vous-même que tous les rouges étaient des
737 coureux de loup-garou et vous savez bien, M. Brindamour, qu'il n'y a
738 pas de bleus dans ce club-là!
739
740 --Ah! vous vous moquez de mon histoire sans doute que c'était en
741 temps d'élection et que j'avais pris un coup de trop du whisky du
742 candidat de ce temps-là. Eh bien! arrêtez un peu, je n'ai pas fini et
743 j'en ai une autre que mon défunt père m'a racontée, ce soir-là, en
744 montant à Montréal à bord de son bateau. C'est une histoire qui lui
745 est arrivée à lui-même et je vous avertis d'avance que je me fâcherai
746 un peu sérieusement si vous faites seulement semblant d'en douter.
747
748 Mon défunt père, dans son jeune temps, faisait la chasse avec les
749 sauvages de Saint-François dans le haut du Saint-Maurice et dans le
750 pays de la Matawan. C'était un luron qui n'avait pas froid aux yeux
751 et, entre nous, j'peux bien vous dire qu'il n'haïssait pas les
752 sauvagesses. Le curé de la mission des Abénakis l'avait averti
753 deux ou trois fois de bien prendre garde à lui, car les sauvages
754 pourraient lui faire un mauvais parti, s'ils l'attrapaient à rôder
755 autour de leurs cabanes. Mais les coureurs des bois de ce temps-là ne
756 craignaient pas grand-chose et, ma foi, vous autres, les godelureaux
757 de Montréal, vous savez bien qu'il faut que jeunesse se passe. Mon
758 défunt père était donc parti pour aller faire la chasse au castor,
759 au rat musqué et au carcajou dans le haut du Saint-Maurice. Une fois
760 rendu là, il avait campé avec les Abénakis, et sa cabane de sapinages
761 était à peine couverte de neige qu'il avait déjà jeté l'oeil sur une
762 belle sauvagesse qui avait suivi son père à la chasse. C'était une
763 belle fille, une belle! mais elle passait pour être sorcière dans la
764 tribu et elle se faisait craindre de tous les chasseurs qui n'osaient
765 l'approcher. Mon défunt père qui était un brave se piqua au jeu et,
766 comme il parlait couramment sauvage, il commença à conter fleurette à
767 la sauvagesse. Le père de la belle faisait des absences de deux ou
768 trois jours pour aller tendre ses pièges et ses attrapes, et pendant
769 ce temps-là, les choses allaient rondement. Il faut vous dire que
770 la sauvagesse était une v'limeuse de payenne qui n'allait jamais à
771 l'église de Saint-François et on prétendait même qu'elle n'avait
772 jamais été baptisée. Pas besoin de vous dire tout au long comment
773 les choses se passèrent, mais mon défunt père finit par obtenir un
774 rendez-vous, à quelques arpents du camp, sur le coup de minuit d'un
775 dimanche au soir.
776
777 Il trouva bien l'heure un peu singulière et le jour un peu suspect,
778 mais quand on est amoureux on passe par-dessus bien des choses.
779 Il se rendit donc à l'endroit désigné avant l'heure et il fumait
780 tranquillement sa pipe pour prendre patience, lorsqu'il entendit du
781 bruit dans la fardoche. Il s'imagina que c'était sa sauvagesse qui
782 s'approchait, mais il changea bientôt d'idée en apercevant deux yeux
783 qui brillaient comme des _fifollets_ et qui le fixaient d'une
784 manière étrange. Il crut d'abord que c'était un chat sauvage ou
785 un carcajou, et il eut juste le temps d'épauler son fusil qu'il
786 ne quittait jamais et d'envoyer une balle entre les deux yeux
787 de l'animal qui s'avançait en rampant dans la neige et sous les
788 broussailles. Mais il avait manqué son coup et, avant qu'il eut le
789 temps de se garer, la bête était sur lui, dressée sur ses pattes de
790 derrière et tâchant de 'lentourer avec ses pattes de devant. C'était
791 un loup, mais un loup immense, comme mon défunt père n'en avait
792 jamais vu. Il sortit son couteau de chasse et l'idée lui vint qu'il
793 avait affaire à un loup-garou. Il savait que la seule manière de se
794 débarrasser de ces maudites bêtes-là, c'était de leur tirer du sang
795 en leur faisant une blessure, dans le front, en forme de croix. C'est
796 ce qu'il tenta de faire, mais le loup-garou se défendait comme un
797 damné qu'il était, et mon défunt père essaya vainement de lui plonger
798 son couteau dans le corps, puisqu'il ne pouvait pas parvenir à le
799 délivrer. Mais la pointe du couteau pliait chaque fois comme s'il eut
800 frappé dans un côté de cuir à semelle. La lutte se prolongeait et
801 devenait terrible et dangereuse. Le loup-garou déchirait les flancs
802 de mon défunt père avec ses longues griffes lorsque celui-ci, d'un
803 coup de son couteau qui coupait comme un rasoir, réussit à lui
804 enlever une patte de devant. La bête poussa un hurlement qui
805 ressemblait au cri d'une femme qu'on égorge et disparut dans la
806 forêt. Mon défunt père n'osa pas la poursuivre, mais il mit la
807 patte dans son sac et rentra au camp pour panser ses blessures qui,
808 bien que douloureuses, ne présentaient cependant aucun danger. Le
809 lendemain, lorsqu'il s'informa de la sauvagesse, il apprit qu'elle
810 était partie, pendant la nuit, avec son père, et personne ne
811 connaissait la route qu'ils avaient prise. Mais jugez de l'étonnement
812 de mon défunt père lorsqu'en fouillant dans son sac pour y chercher
813 une patte de loup, il y trouva une main de sauvagesse, coupée juste
814 au-dessus du poignet. C'était tout bonnement la main de la coquine
815 qui s'était transformée en loup-garou pour boire son sang et
816 l'envoyer chez le diable sans lui donner seulement le temps de faire
817 un acte de contrition. Mon père ne parla pas de la chose aux sauvages
818 du camp, mais son premier soin, en descendant à Saint-François, le
819 printemps suivant, fut de s'informer de la sauvagesse qui était
820 revenue au village, prétendant avoir perdu la main droite dans un
821 piège à carcajou. La scélérate était disparue et courait probablement
822 le farfadet parmi les renégats de sa tribu.
823
824 Voilà mon histoire, monsieur l'incrédule, termina le père Pierriche,
825 et je vous assure qu'elle est diablement plus vraie que tout ce que
826 vous venez nous raconter à propos de Lector Langevin, de monsieur
827 Morgan et du p'tit Baptiste Guèvremont. Tâchez seulement de vous
828 délivrer de Bruneau comme mon défunt père s'était délivré de la
829 sauvagesse, mais, s'il faut en croire Baptiste Rouillard qui cabale
830 de l'autre côté, j'ai bien peur que les rouges nous fassent tous
831 courir le loup-garou, le soir de l'élection. En attendant prenons un
832 aut'coup à la santé de notre candidat et allons nous coucher, chacun
833 chez nous.
834
835
836
837 LA BÊTE À GRAND'QUEUE
838
839 I
840
841 C'est absolument comme je te le dis, insista le p'tit Pierriche
842 Desrosiers, j'ai vu moi-même la queue de la bête. Une queue poilue
843 d'un rouge écarlate et coupée en sifflet pas loin du... trognon.
844 Une queue de six pieds, mon vieux!
845
846 --Oui c'est ben bon de voir la queue de la bête, mais c'vlimeux de
847 Fanfan Lazette est si blagueur qu'il me faudrait d'autres preuves que
848 ça pour le croire sur parole.
849
850 --D'abord, continua Pierriche, tu avoueras ben qu'il a tout ce qu'il
851 faut pour se faire poursuivre par la bête à grand'queue. Il est
852 blagueur, tu viens de le dire, il aime à prendre la goutte, tout le
853 monde le sait, et ça court sur la huitième année qu'il fait des
854 pâques de renard. S'il faut être sept ans sans faire ses pâques
855 ordinaires pour courir le loup-garou, il suffit de faire des pâques
856 de renard pendant la même période pour se faire attaquer par la bête
857 à grand'queue. Et il l'a rencontrée en face du manoir de Dautraye,
858 dans les grands arbres qui bordent la route où le soleil ne pénètre
859 jamais, même en plein midi. Juste à la même place où Louison Laroche
860 s'était fait arracher un oeil par le maudit animal, il a environ une
861 dizaine d'années.
862
863 Ainsi causaient Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci, en prenant
864 clandestinement un p'tit coup dans la maisonnette du vieil André
865 Laliberté qui vendait un verre par ci et par là à ses connaissances,
866 sans trop s'occuper des lois de patentes ou des remontrances du curé.
867
868 --Et toi, André, que penses-tu de tout ça? demanda Pierriche. Tu as
869 dû en voir des bêtes à grand'queue dans ton jeune temps. Crois-tu que
870 Fanfan Lazette en ait rencontré une, à Dautraye?
871
872 --C'est ce qu'il prétend, mes enfants, et, comme le voici qui vient
873 prendre sa nippe ordinaire, vous n'avez qu'à le faire jaser lui-même
874 si vous voulez en savoir plus long.
875
876 II
877
878 Fanfan Lazette était un mauvais sujet qui faisait le désespoir de ses
879 parents, qui se moquait des sermons du curé, qui semait le désordre
880 dans la paroisse et qui--conséquence fatale--était la coqueluche de
881 toutes les jolies filles des alentours.
882
883 Le père Lazette l'avait mis au collège de L'Assomption, d'où il
884 s'était échappé pour aller à Montréal l'aire un métier quelconque. Et
885 puis il avait passé deux saisons dans les chantiers et était revenu
886 chez son père qui se faisait vieux, pour diriger les travaux de la
887 ferme.
888
889 Fanfan était un rude gars au travail, il fallait lui donner cela, et
890 il besognait comme quatre lorsqu'il s'y mettait; mais il était
891 journalier, comme on dit au pays, et il faisait assez souvent des
892 neuvaines qui n'étaient pas toujours sous l'invocation de saint
893 François-Xavier.
894
895 Comme il faisait tout à sa tête, il avait pris pour habitude de ne
896 faire ses pâques qu'après la période de rigueur, et il mettait une
897 espèce de fanfaronnade à ne s'approcher des sacrements qu'après que
898 tous les fidèles s'étaient mis en règle avec les commandements de
899 l'Église.
900
901 Bref, Fanfan était un luron que les commères du village traitaient de
902 _pendard_, que les mamans qui avaient des filles à marier
903 craignaient comme la peste et qui passait, selon les lieux où on
904 s'occupait de sa personne, pour un bon diable ou pour un mauvais
905 garnement.
906
907 Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci se levèrent pour lui
908 souhaiter la bienvenue et pour l'inviter à prendre un coup, qu'il
909 s'empressa de ne pas refuser.
910
911 --Et maintenant, Fanfan, raconte-nous ton histoire de bête à
912 grand'queue. Maxime veut faire l'incrédule et prétend que tu veux
913 nous en faire accroire.
914
915 --Ouidà, oui! Eh bien, tout ce que je peux vous dire, c'est que si
916 c'eût été Maxime Sanssouci qui eut rencontré la bête au lieu de moi,
917 je crois qu'il ne resterait plus personne pour raconter l'histoire,
918 au jour d'aujourd'hui.
919
920 Et, s'adressant à Maxime Sanssouci:
921
922 --Et toi, mon p'tit Maxime, tout ce que je te souhaite, c'est de ne
923 jamais te trouver en pareille compagnie; tu n'as pas les bras assez
924 longs, les reins assez solides et le corps assez raide pour te tirer
925 d'affaire dans une pareille rencontre. Écoute-moi bien et tu m'en
926 diras des nouvelles ensuite.
927
928 Et puis:
929
930 --André, trois verres de Molson réduit.
931
932 III
933
934 --D'abord, je n'ai pas d'objection à reconnaître qu'il y a plus de
935 sept ans que je fais des pâques de renard et même, en y réfléchissant
936 bien, j'avouerai que j'ai même passé deux ans sans faire de pâques du
937 tout, lorsque j'étais dans les chantiers. J'avais donc ce qu'il
938 fallait pour rencontrer la bête, s'il faut en croire Baptiste
939 Gallien, qui a étudié ces choses-là dans les gros livres qu'il a
940 trouvés chez le notaire Latour.
941
942 Je me moquais bien de la chose auparavant; mais, lorsque je vous
943 aurai raconté ce qui vient de m'arriver à Dautraye, dans la nuit de
944 samedi à dimanche, vous m'en direz des nouvelles. J'étais parti
945 samedi matin avec vingt-cinq poches d'avoine pour aller les porter
946 à Berthier chez Rémi Tranchemontagne et pour en rapporter quelques
947 marchandises: un p'tit baril de mélasse, un p'tit quart de cassonade,
948 une meule de fromage, une dame-jeanne de jamaïque et quelques livres
949 de thé pour nos provisions d'hiver. Le grand Sem à Gros-Louis
950 Champagne m'accompagnait et nous faisions le voyage en grand'charette
951 avec ma pouliche blonde--la meilleure bête de la paroisse, sans me
952 vanter, ni la pouliche non plus. Nous étions à Berthier sur les
953 onze heures de la matinée et, après avoir réglé nos affaires chez
954 Tranchemontagne, déchargé notre avoine, rechargé nos provisions,
955 il ne nous restait plus qu'à prendre un p'tit coup en attendant la
956 fraîche du soir pour reprendre la route de Lanoraie. Le grand Sem
957 Champagne fréquente une petite Laviolette de la petite rivière de
958 Berthier, et il partit à l'avance pour aller farauder sa prétendue
959 jusqu'à l'heure du départ.
960
961 Je devais le prendre en passant, sur les huit heures du soir, et,
962 pour tuer le temps, j'allai rencontrer des connaissances chez
963 Jalbert, chez Gagnon et chez Guilmette, où nous payâmes chacun une
964 tournée, sans cependant nous griser sérieusement ni les uns ni les
965 autres. La journée avait été belle, mais, sur le soir, le temps
966 devint lourd et je m'aperçus que nous ne tarderions pas à avoir de
967 l'orage. Je serais bien parti vers les six heures, mais j'avais donné
968 rendez-vous au grand Sem à huit heures et je ne voulais pas déranger
969 un garçon qui _gossait_ sérieusement et pour le bon motif.
970 J'attendis donc patiemment et je donnai une bonne portion à ma
971 pouliche, car j'avais l'intention de retourner à Lanoraie sur un bon
972 train. À huit heures précises, j'étais à la petite rivière, chez le
973 père Laviolette, où il me fallut descendre prendre un coup et saluer
974 la compagnie. Comme on ne part jamais sur une seule jambe, il fallut
975 en prendre un deuxième pour rétablir l'équilibre, comme dit Baptiste
976 Gallien, et après avoir dit le bonsoir à tout le monde, nous prîmes
977 le Chemin du Roi. La pluie ne tombait pas encore, mais il était
978 facile de voir qu'on aurait une tempête avant longtemps et je
979 fouettai ma pouliche dans l'espoir d'arriver chez nous avant le
980 grain.
981
982 IV
983
984 En entrant chez le père Laviolette, j'avais bien remarqué que Sem
985 avait pris un coup de trop; et c'est facile à voir chez lui, car
986 vous savez qu'il a les yeux comme une morue gelée, lorsqu'il se met
987 en fête, mais les deux derniers coups du départ le finirent
988 complètement et il s'endormit comme une marmotte au mouvement de la
989 charrette. Je lui plaçai la tête sur une botte de foin que j'avais au
990 fond de la voiture et je partis grand train. Mais j'avais à peine
991 fait une demi-lieue, que la tempête éclata avec une fureur terrible.
992 Vous vous rappelez la tempête de samedi dernier. La pluie tombait à
993 torrents, le vent sifflait dans les arbres et ce n'est que par la
994 lueur des éclairs que j'entrevoyais parfois la route. Heureusement
995 que ma pouliche avait l'instinct de me tenir dans le milieu du
996 chemin, car il faisait noir comme dans un four. Le grand Sem dormait
997 toujours, bien qu'il fût trempé comme une lavette. Je n'ai pas besoin
998 de vous dire que j'étais dans le même état. Nous arrivâmes ainsi
999 jusque chez Louis Trempe dont j'aperçus la maison jaune à la lueur
1000 d'un éclair qui m'aveugla, et qui fut suivi d'un coup de tonnerre qui
1001 fit trembler ma bête et la fit s'arrêter tout court. Sem lui-même
1002 s'éveilla de sa léthargie et poussa un gémissement suivi d'un cri de
1003 terreur:
1004
1005 --Regarde, Fanfan! la bête à grand'queue!
1006
1007 Je me retournai pour apercevoir derrière la voiture deux grands yeux
1008 qui brillaient comme des tisons et, tout en même temps, un éclair me
1009 fit voir un animal qui poussa un hurlement de _bête-à-sept-têtes_
1010 en se battant les flancs d'une queue rouge de six pieds de long.--J'ai
1011 la queue chez moi et je vous la montrerai quand vous voudrez!--Je ne
1012 suis guère peureux de ma nature, mais j'avoue que me voyant ainsi, à
1013 la noirceur, seul avec un homme saoul, au milieu d'une tempête
1014 terrible et en face d'une bête comme ça, je sentis un frisson me
1015 passer dans le dos et je lançai un grand coup de fouet à ma jument
1016 qui partit comme une flèche. Je vis que j'avais la double chance de
1017 me casser le cou dans une coulée ou en roulant en bas de la côte, ou
1018 bien de me trouver face à face avec cette fameuse bête à grand'queue
1019 dont on m'avait tant parlé, mais à laquelle je croyais à peine. C'est
1020 alors que toutes mes pâques de renard me revinrent à la mémoire et je
1021 promis bien de faire mes devoirs comme tout le monde, si le bon Dieu
1022 me tirait de là. Je savais bien que le seul moyen de venir à bout de
1023 la bête, si ça en venait à une prise de corps, c'était de lui couper
1024 la queue au ras du trognon, et je m'assurai que j'avais bien dans ma
1025 poche un bon couteau à ressort de chantier qui coupait comme un
1026 rasoir. Tout cela me passa par la tête dans un instant pendant que ma
1027 jument galopait comme une déchaînée et que le grand Sem Champagne, à
1028 moitié dégrisé par la peur, criait:
1029
1030 --Fouette, Fanfan! la bête nous poursuit. J'lui vois les yeux dans la
1031 noirceur.
1032
1033 Et nous allions un train d'enfer. Nous passâmes le village des Blais
1034 et il fallut nous engager dans la route qui longe le manoir de
1035 Dautraye. La route est étroite, comme vous savez. D'un côté, une haie
1036 en hallier bordée d'un fossé assez profond sépare le parc du chemin,
1037 et de l'autre, une rangée de grands arbres longe la côte jusqu'au
1038 pont de Dautraye. Les éclairs pénétraient à peine à travers le
1039 feuillage des arbres et le moindre écart de la pouliche devait nous
1040 jeter dans le fossé du côté du manoir, ou briser la charrette en
1041 morceaux sur les troncs des grands arbres. Je dis à Sem:
1042
1043 --Tiens-toi bien mon Sem! Il va nous arriver un accident.
1044
1045 Et vlan! patatras! un grand coup de tonnerre éclate et voilà la
1046 pouliche affolée qui se jette à droite dans le fossé, et la charrette
1047 qui se trouve sens dessus dessous. Il faisait une noirceur à ne pas
1048 se voir le bout du nez, mais, en me relevant tant bien que mal,
1049 j'aperçus au-dessus de moi les deux yeux de la bête qui s'était
1050 arrêtée et qui me reluquait d'un air féroce. Je me tâtai pour voir si
1051 je n'avais rien de cassé. Je n'avais aucun mal et ma première idée
1052 fut de saisir l'animal par la queue et de me garer de sa gueule de
1053 possédé. Je me traînai en rampant, et, tout en ouvrant mon couteau
1054 à ressort que je plaçai dans ma ceinture, et au moment où la bête
1055 s'élançait sur moi en poussant un rugissement infernal, je fis un
1056 bond de côté et l'attrapai par la queue que j'empoignai solidement
1057 de mes deux mains. Il fallait voir la lutte qui s'ensuivit. La bête,
1058 qui sentait bien que je la tenais par le bon bout, faisait des sauts
1059 terribles pour me faire lâcher prise, mais je me cramponnais comme un
1060 désespéré. Et cela dura pendant au moins un quart d'heure. Je volais
1061 à droite, à gauche, comme une casserole au bout de la queue d'un
1062 chien, mais je tenais bon. J'aurais bien voulu saisir mon couteau
1063 pour la couper, cette maudite queue, mais impossible d'y penser tant
1064 que la charogne se démènerait ainsi. À la fin, voyant qu'elle ne
1065 pouvait pas me faire lâcher prise, la voilà partie sur la route au
1066 triple galop, et moi par derrière, naturellement.
1067
1068 Je n'ai jamais voyagé aussi vite que cela de ma vie. Les cheveux m'en
1069 frisaient en dépit de la pluie qui tombait toujours à torrents. La
1070 bête poussait des beuglements pour m'effrayer davantage et, à la
1071 faveur d'un éclair, je m'aperçus que nous filions vers le pont de
1072 Dautraye. Je pensais bien à mon couteau, mais n'osais pas me risquer
1073 d'une seule main, lorsqu'en arrivant au pont, la bête tourna vers la
1074 gauche et tenta d'escalader la palissade. La maudite voulait sauter
1075 à l'eau pour me noyer. Heureusement que son premier saut ne réussit
1076 pas, car, avec l'erre d'aller que j'avais acquise, j'aurais
1077 certainement fait le plongeon. Elle recula pour prendre un nouvel
1078 élan et c'est ce qui me donna ma chance. Je saisis mon couteau de
1079 la main droite et, au moment où elle sautait, je réunis tous mes
1080 efforts, je frappai juste et la queue me resta dans la main. J'étais
1081 délivré et j'entendis la charogne qui se débattait dans les eaux de
1082 la rivière Dautraye et qui finit par disparaître avec le courant. Je
1083 me rendis au moulin où je racontai mon affaire au meunier et nous
1084 examinâmes ensemble la queue que j'avais apportée. C'était une queue
1085 longue de cinq à six pieds, avec un bouquet de poil au bout, mais une
1086 queue rouge écarlate; une vraie queue de possédée, quoi!
1087
1088 La tempête s'était apaisée et à l'aide d'un fanal, je partis à la
1089 recherche de ma voiture que je trouvai embourbée dans un fossé de la
1090 route, avec le grand Sem Champagne qui, complètement dégrisé, avait
1091 dégagé la pouliche et travaillait à ramasser mes marchandises que le
1092 choc avait éparpillées sur la route.
1093
1094 Sem fut l'homme le plus étonné du monde de me voir revenir sain et
1095 sauf, car il croyait bien que c'était le diable en personne qui
1096 m'avait emporté.
1097
1098 Après avoir emprunté un harnais au meunier pour remplacer le nôtre,
1099 qu'il avait fallu couper pour libérer la pouliche, nous reprîmes la
1100 route du village où nous arrivâmes sur l'heure de minuit.
1101
1102 --Voilà mon histoire et je vous invite chez moi un de ces jours pour
1103 voir la queue de la bête. Baptiste Lambert est en train de
1104 l'empailler pour la conserver.
1105
1106 V
1107
1108 Le récit qui précède donna lieu, quelques jours plus tard, à un
1109 démêlé resté célèbre dans les annales criminelles de Lanoraie. Pour
1110 empêcher un vrai procès et les frais ruineux qui s'ensuivent, on eut
1111 recours à un arbitrage dont voici le procès-verbal:
1112
1113 "Ce septième jour de novembre 1856, à 3 heures de relevée, nous
1114 soussignés, Jean-Baptiste Gallien, instituteur diplômé et
1115 maître-chantre de la paroisse de Lanoraie, Onésime Bombenlert, bedeau
1116 de la dite paroisse, et Damase Briqueleur, épicier, ayant été choisis
1117 comme arbitres du plein gré des intéressés en cette cause, avons
1118 rendu la sentence d'arbitrage qui suit dans le différend survenu
1119 entre François-Xavier Trempe, surnommé Francis Jean-Jean et Joseph,
1120 surnommé Fanfan Lazette.
1121
1122 Le sus-nommé F.-X. Trempe revendique des dommages-intérêts, au montant
1123 de cent francs, au dit Fanfan Lazette, en l'accusant d'avoir coupé la
1124 queue de son taureau rouge dans la nuit du samedi 3 octobre dernier,
1125 et d'avoir ainsi causé la mort du dit taureau d'une manière cruelle,
1126 illégale et subreptice, sur le pont de la rivière Dautraye, près du
1127 manoir des seigneurs de Lanoraie.
1128
1129 Le dit Fanfan Lazette nie d'une manière énergique l'accusation dudit
1130 F.-X. Trempe et la déclare malicieuse et irrévérencieuse, au plus
1131 haut degré. Il reconnaît avoir coupé la queue d'un animal connu dans
1132 nos campagnes sous le nom de _bête à grand'queue_ dans des
1133 conditions fort dangereuses pour sa vie corporelle et pour le salut
1134 de son âme, mais cela à son corps défendant et parce que c'est le
1135 seul moyen reconnu de se débarrasser de la bête.
1136
1137 Et les deux intéressés produisent chacun un témoin pour soutenir
1138 leurs prétentions, tel que convenu dans les conditions d'arbitrage.
1139
1140 Le nommé Pierre Busseau, engagé au service du dit F.-X. Trempe,
1141 déclare que la queue produite par le susdit Fanfan Lazette lui paraît
1142 être la queue du défunt taureau de son maître, dont il a trouvé la
1143 carcasse échouée sur la grève, quelques jours auparavant, dans un
1144 état avancé de décomposition. Le taureau est précisément disparu dans
1145 la nuit du 3 octobre, date où le dit Fanfan Lazette prétend avoir
1146 rencontré la _bête à grand'queue_. Et ce qui le confirme dans sa
1147 conviction, c'est la couleur de la susdite queue du susdit taureau
1148 qui, quelques jours auparavant, s'était amusé à se gratter sur une
1149 barrière récemment peinte en vermillon.
1150
1151 Et se présente ensuite le nommé Sem Champagne, surnommé
1152 Sem-à-gros-Louis, qui désire confirmer de la manière la plus absolue
1153 les déclarations de Fanfan Lazette, car il était avec lui pendant la
1154 tempête du 3 octobre et il a aperçu et vu distinctement la _bête à
1155 grand'queue_ telle que décrite dans la déposition du dit Lazette.
1156
1157 En vue de ces témoignages et dépositions et:
1158
1159 Considérant que l'existence de la _bête à grand' queue_ a été de
1160 temps immémoriaux reconnue comme réelle, dans nos campagnes, et que
1161 le seul moyen de se protéger contre la susdite bête est de lui couper
1162 la queue comme paraît l'avoir fait si bravement Fanfan Lazette, un
1163 des intéressés en cette cause;
1164
1165 Considérant, d'autre part, qu'un taureau rouge appartenant à F.-X.
1166 Trempe est disparu à la même date et que la carcasse a été trouvée,
1167 échouée et sans queue, sur la grève du Saint-Laurent par le témoin
1168 Pierre Busseau, quelques jours plus tard;
1169
1170 Considérant qu'en face de témoignages aussi contradictoires il est
1171 fort difficile de faire plaisir à tout le monde, tout en restant dans
1172 les limites d'une décision péremptoire;
1173
1174 Décidons:
1175
1176 1. Qu'à l'avenir le dit Fanfan Lazette soit forcé de faire ses pâques
1177 dans les conditions voulues par notre Sainte Mère l'Église, ce qui le
1178 protégera contre la rencontre des loups-garous, bêtes à grand'queue
1179 et feux follets quelconques, en allant à Berthier ou ailleurs.
1180
1181 2. Que le dit F.-X. Trempe soit forcé de renfermer ses taureaux de
1182 manière à les empêcher de fréquenter les chemins publics et de
1183 s'attaquer aux passants dans les ténèbres, à des heures indues du
1184 jour et de la nuit.
1185
1186 3. Que les deux intéressés en cette cause, les susdits Fanfan Lazette
1187 et F.-X. Trempe soient condamnés à prendre la queue coupée par Fanfan
1188 Lazette et à la mettre en loterie parmi les habitants de la paroisse
1189 afin que la somme réalisée nous soit remise à titre de compensation
1190 pour notre arbitrage, pour suivre la bonne tradition qui veut que,
1191 dans les procès douteux, les juges et les avocats soient rémunérés,
1192 quel que soit le sort des plaideurs qui sont renvoyés dos à dos,
1193 chacun payant les frais.
1194
1195 En foi de quoi nous avons signé,
1196
1197 Jean-Baptisle Gallien,
1198 Onésime Bombenlert,
1199 Damase Briqueleur.
1200
1201 Pour copie conforme: H. Beaugrand.
1202
1203
1204
1205 MACLOUNE
1206
1207 I
1208
1209 Bien qu'on lui eût donné, au baptême, le prénom de Maxime, tout le
1210 monde au village l'appelait _Macloune_.
1211
1212 Et tout cela, parce que sa mère, Marie Gallien, avait un défaut
1213 d'articulation qui l'empêchait de prononcer distinctement son nom.
1214 Elle disait _Macloune_ au lieu de Maxime, et les villageois
1215 l'appelaient comme sa mère.
1216
1217 C'était un pauvre hère qui était né et qui avait grandi dans la plus
1218 profonde et dans la plus respectable misère.
1219
1220 Son père était un brave batelier qui s'était noyé alors que Macloune
1221 était encore au berceau, et la mère avait réussi tant bien que mal,
1222 en allant en journée à droite et à gauche, à traîner une pénible
1223 existence et à réchapper la vie de son enfant qui était né rachitique
1224 et qui avait vécu et grandi, en dépit des prédictions de toutes les
1225 commères des alentours.
1226
1227 Le pauvre garçon était un monstre de laideur. Mal fait au possible,
1228 il avait un pauvre corps malingre auquel se trouvaient tant bien que
1229 mal attachés de longs bras et de longues jambes grêles qui se
1230 terminaient par des pieds et des mains qui n'avaient guère semblance
1231 humaine. Il était bancal, boiteux, tortu-bossu comme on dit dans nos
1232 campagnes, et le malheureux avait une tête à l'avenant: une véritable
1233 tête de macaque en rupture de ménagerie. La nature avait oublié de le
1234 doter d'un menton, et deux longues dents jaunâtres sortaient d'un
1235 petit trou circulaire qui lui tenait lieu de bouche comme des
1236 défenses de bête féroce. Il ne pouvait pas mâcher ses aliments et
1237 c'était une curiosité que de le voir manger.
1238
1239 Son langage se composait de phrases incohérentes et de sons
1240 inarticulés qu'il accompagnait d'une pantomime très expressive. Et il
1241 parvenait assez facilement à se faire comprendre, même de ceux qui
1242 l'entendaient pour la première fois.
1243
1244 En dépit de cette laideur vraiment repoussante et de cette difficulté
1245 de langage, Macloune était adoré par sa mère et aimé de tous les
1246 villageois.
1247
1248 C'est qu'il était aussi bon qu'il était laid, et il avait deux grands
1249 yeux bleus qui vous fixaient comme pour vous dire:
1250
1251 --C'est vrai! je suis bien horrible à voir, mais, tel que vous me
1252 voyez, je suis le seul support de nia vieille mère malade et, si
1253 chétif que je sois, il me faut travailler pour lui donner du pain.
1254
1255 Et pas un gamin, même les plus méchants, aurait osé se moquer de sa
1256 laideur ou abuser de sa faiblesse.
1257
1258 Et puis, on le prenait en pitié parce que l'on disait au village
1259 qu'une sauvagesse avait jeté un _sort_ à Marie Gallien, quelques
1260 mois avant la naissance de Macloune. Cette sauvagesse était une
1261 faiseuse de paniers qui courait les campagnes et qui s'enivrait, dès
1262 qu'elle avait pu amasser assez de gros sous pour acheter une
1263 bouteille de whisky, et c'était alors une orgie qui restait à jamais
1264 gravée dans la mémoire de ceux qui en étaient témoins.
1265
1266 La malheureuse courait par les rues en poussant des cris de bête
1267 fauve et en s'arrachant les cheveux. Il faut avoir vu des sauvages
1268 sous l'influence de l'alcool pour se faire une idée de ces scènes
1269 vraiment infernales. C'est dans une de ces occasions que la
1270 sauvagesse avait voulu forcer la porte de la maisonnette de Marie
1271 Gallien et qu'elle avait maudit la pauvre femme, demi morte de peur,
1272 qui avait refusé de la laisser entre chez elle.
1273
1274 Et l'on croyait généralement au village que c'était la malédiction de
1275 la sauvagesse qui était la cause de la laideur de ce pauvre Macloune.
1276 On disait aussi, mais sans l'affirmer catégoriquement, qu'un quêteux
1277 de Saint-Michel de Yamaska qui avait la réputation d'être un peu
1278 sorcier, avait jeté un autre sort à Marie Gallien parce que la pauvre
1279 femme n'avait pu lui faire l'aumône, alors qu'elle était elle-même
1280 dans la plus grande misère, pendant ses relevailles, après la
1281 naissance de son enfant.
1282
1283 II
1284
1285 Macloune avait grandi en travaillant, se rendait utile lorsqu'il le
1286 pouvait et toujours prêt à rendre service, à faire une commission,
1287 ou à prêter la main lorsque l'occasion se présentait. Il n'avait
1288 jamais été à l'école et ce n'est que très tard, à l'âge de treize
1289 ou quatorze ans, que le curé du village lui avait permis de faire
1290 sa première communion. Bien qu'il ne fût pas ce que l'on appelle
1291 un simple d'esprit, il avait poussé un peu à la diable et son
1292 intelligence qui n'était pas très vive n'avait jamais été cultivée.
1293 Dès l'âge de dix ans, il aidait déjà sa mère à faire bouillir la
1294 marmite et à amasser la provision de bois de chauffage pour
1295 l'hiver.
1296
1297 C'était généralement sur la grève du Saint-Laurent qu'il passait des
1298 heures entières à recueillir les bois flottants qui descendaient avec
1299 le courant pour s'échouer sur la rive.
1300
1301 Macloune avait développé de bonne heure un penchant pour le commerce
1302 et le brocantage et ce fut un grand jour pour lui lorsqu'il put se
1303 rendre à Montréal pour y acheter quelques articles de vente facile,
1304 comme du fil, des aiguilles, des boutons, qu'il colportait ensuite
1305 dans un panier avec des bonbons et des fruits. Il n'y eut plus de
1306 misère dans la petite famille à dater de cette époque, mais le pauvre
1307 garçon avait compté sans la maladie, qui commença à s'attaquer à son
1308 pauvre corps, déjà si faible et si cruellement éprouvé.
1309
1310 Mais Macloune était brave, et il n'y avait guère de temps qu'on ne
1311 l'aperçut sur le quai, au débarcadère des bateaux à vapeur, les jours
1312 de marché, ou avant et après la grand'messe, tous les dimanches et
1313 fêtes de l'année. Pendant les longues soirées d'été, il faisait la
1314 pêche dans les eaux du fleuve, et il était devenu d'une habileté peu
1315 commune pour conduire un canot, soit à l'aviron pendant les jours de
1316 calme, soit à la voile lorsque les vents étaient favorables. Pendant
1317 les grandes brises du nord-est, on apercevait parfois Macloune seul,
1318 dans son canot, les cheveux au vent, louvoyant en descendant le
1319 fleuve ou filant vent arrière vers les îles de Contrecoeur.
1320
1321 Pendant la saison des fraises, des framboises et des _bluets_, il
1322 avait organisé un petit commerce de gros qui lui rapportait d'assez
1323 beaux bénéfices. Il achetait ces fruits des villageois pour aller les
1324 revendre sur les marchés de Montréal. C'est alors qu'il fit la
1325 connaissance d'une pauvre fille qui lui apportait ses _bluets_ de
1326 la rive opposée du fleuve, où elle habitait, dans la concession de la
1327 Petite-Misère.
1328
1329 III
1330
1331 La rencontre de cette fille fut toute une révélation dans l'existence
1332 du pauvre Macloune. Pour la première fois il avait osé lever les yeux
1333 sur une femme et il en devint éperdument amoureux.
1334
1335 La jeune fille, qui s'appelait Marie Joyelle, n'était ni riche ni
1336 belle. C'était une pauvre orpheline maigre, chétive, épuisée par le
1337 travail, qu'un oncle avait recueillie par charité et que l'on faisait
1338 travailler comme une esclave en échange d'une maigre pitance et de
1339 vêtements de rebut qui suffisaient à peine pour la couvrir décemment.
1340 La pauvrette n'avait jamais porté de chaussures de sa vie et un petit
1341 châle noir à carreaux rouges servait à lui couvrir la tête et les
1342 épaules.
1343
1344 Le premier témoignage d'affection que lui donna Macloune fut l'achat
1345 d'une paire de souliers et d'une robe d'indienne à ramages, qu'il
1346 apporta un jour de Montréal et qu'il offrit timidement à la pauvre
1347 fille, en lui disant, dans son langage particulier:
1348
1349 --Robe, mam'selle, souliers, mam'selle. Macloune achète ça pour vous.
1350 Vous prendre, hein?
1351
1352 Et Marie Joyelle avait accepté simplement devant le regard
1353 d'inexprimable affection dont l'avait enveloppée Macloune en lui
1354 offrant son cadeau.
1355
1356 C'était la première fois que la pauvre Marichette, comme on
1357 l'appelait toujours, se voyait l'objet d'une offrande qui ne
1358 provenait pas d'un sentiment de pitié. Elle avait compris Macloune,
1359 et sans s'occuper de sa laideur et de son baragouinage, son coeur
1360 avait été profondément touché.
1361
1362 Et à dater de ce jour Macloune et Marichette s'aimèrent, comme on
1363 s'aime lorsqu'on a dix-huit ans, oubliant que la nature avait fait
1364 d'eux des êtres à part qu'il ne fallait même pas penser à unir par le
1365 mariage.
1366
1367 Macloune dans sa franchise et dans sa simplicité raconta à sa mère ce
1368 qui s'était passé, et la vieille Marie Gallien trouva tout naturel
1369 que son fils eût choisi une bonne amie et qu'il pensât au mariage.
1370
1371 Tout le village fut bientôt dans le secret, car le dimanche suivant
1372 Macloune était parti de bonne heure dans son canot pour se rendre à
1373 la Petite-Misère dans le but de prier Marichette de l'accompagner à
1374 la grand'messe à Lanoraie. Et celle-ci avait accepté sans se faire
1375 prier, trouvant la demande absolument naturelle, puisqu'elle avait
1376 accepté Macloune comme son cavalier en recevant ses cadeaux.
1377
1378 Marichette se fit belle pour l'occasion. Elle mit sa robe à ramages
1379 et ses souliers français; il ne lui manquait plus qu'un chapeau à
1380 plumes comme en portaient les filles de Lanoraie, pour en faire une
1381 demoiselle à la mode. Son oncle, qui l'avait recueillie, était un
1382 pauvre diable qui se trouvait à la tête d'une nombreuse famille et
1383 qui ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser en la mariant au
1384 premier venu; et autant, pour lui, valait Macloune qu'un autre.
1385
1386 Il faut avouer qu'il se produisit une certaine sensation, dans le
1387 village, lorsque sur le troisième coup de la grand'messe Macloune
1388 apparut donnant le bras à Marichette. Tout le monde avait trop
1389 d'affection pour le pauvre garçon pour se moquer de lui ouvertement,
1390 mais on se détourna la tête pour cacher des sourires qu'on ne pouvait
1391 supprimer entièrement.
1392
1393 Les deux amoureux entrèrent dans l'église sans paraître s'occuper de
1394 ceux qui s'arrêtaient pour les regarder, et allèrent se placer à la
1395 tête de la grande allée centrale, sur des bancs de bois réservés aux
1396 pauvres de la paroisse.
1397
1398 Et là, sans tourner la tête une seule fois, et sans s'occuper de
1399 l'effet qu'ils produisaient, ils entendirent la messe avec la plus
1400 grande piété.
1401
1402 Ils sortirent de même qu'ils étaient entrés, comme s'ils eussent été
1403 seuls au monde et ils se rendirent tranquillement à pas mesurés, chez
1404 Marie Gallien où les attendait le dîner du dimanche.
1405
1406 --Macloune a fait une "blonde"! Macloune va se marier!
1407
1408 --Macloune qui fréquente la Marichette!
1409
1410 Et les commentaires d'aller leur train parmi la foule qui se réunit
1411 toujours à la fin de la grand'messe, devant l'église paroissiale,
1412 pour causer des événements de la semaine.
1413
1414 --C'est un brave et honnête garçon, disait un peu tout le monde, mais
1415 il n'y avait pas de bon sens pour un singe comme lui, de penser au
1416 mariage.
1417
1418 C'était là le verdict populaire!
1419
1420 Le médecin qui était célibataire et qui dînait chez le curé tous les
1421 dimanches, lui souffla un mot de la chose pendant le repas, et il fut
1422 convenu entre eux qu'il fallait empêcher ce mariage à tout prix. Ils
1423 pensaient que ce serait un crime de permettre à Macloune malade,
1424 infirme, rachitique et difforme comme il l'était, de devenir le
1425 père d'une progéniture qui serait vouée d'avance à une condition
1426 d'infériorité intellectuelle et de décrépitude physique. Rien ne
1427 pressait cependant et il serait toujours temps d'arrêter le mariage
1428 lorsqu'on viendrait mettre les bans à l'église.
1429
1430 Et puis! ce mariage; était-ce bien sérieux, après tout?
1431
1432 IV
1433
1434 Macloune, qui ne causait guère que lorsqu'il y était forcé par ses
1435 petites affaires, ignorait tous les complots que l'on tramait contre
1436 son bonheur. Il vaquait à ses occupations, selon son habitude, mais
1437 chaque soir, à la faveur de l'obscurité, lorsque tout reposait au
1438 village, il montait dans son canot et traversait à la Petite-Misère,
1439 pour y rencontrer Marichette qui l'attendait sur la falaise afin de
1440 l'apercevoir de plus loin. Si pauvre qu'il fût, il trouvait toujours
1441 moyen d'apporter un petit cadeau à sa bonne amie: un bout de ruban,
1442 un mouchoir de coton, un fruit, un bonbon qu'on lui avait donné et
1443 qu'il avait conservé, quelques fleurs sauvages qu'il avait cueillies
1444 dans les champs ou sur les bords de la grande route. Il offrait cela
1445 avec toujours le même:
1446
1447 --Bôjou Maïchette!
1448
1449 --Bonjour Macloune!
1450
1451 Et c'était là toute leur conversation. Ils s'asseyaient sur le bord
1452 du canot que Macloune avait tiré sur la grève et ils attendaient là,
1453 quelquefois pendant une heure entière, jusqu'au moment où une voix de
1454 femme se faisait entendre de la maison.
1455
1456 --Marichette! oh! Marichette!
1457
1458 C'était la tante qui proclamait l'heure de rentrer pour se mettre au
1459 lit.
1460
1461 Les deux amoureux se donnaient tristement la main en se regardant
1462 fixement, les yeux dans les yeux et:
1463
1464 --Bôsoi Maïchette!
1465
1466 --Bonsoir Macloune!
1467
1468 Et Marichette rentrait au logis et Macloune retournait à Lanoraie.
1469
1470 Les choses se passaient ainsi depuis plus d'un mois, lorsqu'un soir
1471 Macloune arriva plus joyeux que d'habitude.
1472
1473 --Bôjou Maïchette!
1474
1475 --Bonjour Macloune!
1476
1477 Et le pauvre infirme sortit de son gousset une petite boîte en carton
1478 blanc d'où il tira un jonc d'or bien modeste qu'il passa au doigt de
1479 la jeune fille.
1480
1481 --Nous autres, mariés à Saint-Michel. Hein! Maïchette!
1482
1483 --Oui, Macloune! quand tu voudras.
1484
1485 Et les deux pauvres déshérités se donnèrent un baiser bien chaste
1486 pour sceller leurs fiançailles.
1487
1488 Et ce fut tout.
1489
1490 Le mariage étant décidé pour la Saint-Michel, il n'y avait plus qu'à
1491 mettre les bans à l'église. Les parents consentaient au mariage et il
1492 était bien inutile de voir le notaire pour le contrat, car les deux
1493 époux commenceraient la vie commune dans la misère et dans la
1494 pauvreté. Il ne pouvait être question d'héritage, de douaire et de
1495 séparation ou de communauté de biens.
1496
1497 Le lendemain, sur les quatre heures de relevée, Macloune mit ses
1498 habits des dimanches et se dirigea vers le presbytère où il trouva le
1499 curé qui se promenait dans les allées de son jardin, en récitant son
1500 bréviaire.
1501
1502 --Bonjour Maxime!
1503
1504 Le curé seul, au village, l'appelait de son véritable prénom.
1505
1506 --Bôjou mosieur curé!
1507
1508 --J'apprends, Maxime, que tu as l'intention de te marier.
1509
1510 --Oui! mosieur curé.
1511
1512 --Avec Marichette Joyelle de Contrecoeur!
1513
1514 --Oui! mosieur curé.
1515
1516 --Il n'y faut pas penser, mon pauvre Maxime. Tu n'as pas les moyens
1517 de faire vivre une femme. Et ta pauvre mère, que deviendrait-elle
1518 sans toi pour lui donner du pain!
1519
1520 Macloune, qui n'avait jamais songé qu'il pût y avoir des objections
1521 à son mariage, regarda le curé d'un air désespéré, de cet air d'un
1522 chien fidèle qui se voit cruellement frappé par son maître, sans
1523 comprendre pourquoi on le maltraite ainsi.
1524
1525 --Eh non! mon pauvre Maxime, il n'y faut pas penser. Tu es faible,
1526 maladif. Il faut remettre cela à plus tard, lorsque tu seras en âge.
1527
1528 Macloune, atterré, ne pouvait pas répondre. Le respect qu'il avait
1529 pour le curé l'en aurait empêché, si un sanglot qu'il ne put
1530 comprimer et qui l'étreignait à la gorge, ne l'eut mis dans
1531 l'impossibilité de prononcer une seule parole.
1532
1533 Tout ce qu'il comprenait c'est qu'on allait l'empêcher d'épouser
1534 Marichette et dans sa naïve crédulité il considérait l'arrêt comme
1535 fatal. Il jeta un long regard de reproche sur celui qui sacrifiait
1536 ainsi son bonheur, et, sans songer à discuter le jugement qui le
1537 frappait si cruellement, il partit en courant vers la grève qu'il
1538 suivit, pour rentrer à la maison, afin d'échapper à la curiosité des
1539 villageois qui l'auraient vu pleurer. Il se jeta dans les bras de sa
1540 mère qui ne comprenait rien à sa peine. Le pauvre infirme sanglota
1541 ainsi pendant une heure et aux questions réitérées de sa mère ne put
1542 que répondre:
1543
1544 --Mosieur curé veut pas moi marier Maïchette. Moi mourir, maman!
1545
1546 Et c'est en vain que la pauvre femme, dans son langage baroque, tenta
1547 de le consoler. Elle irait elle-même voir le curé et lui expliquerait
1548 la chose. Elle ne voyait pas pourquoi on voulait empêcher son
1549 Macloune d'épouser celle qu'il aimait.
1550
1551 V
1552
1553 Mais Macloune était inconsolable. Il ne voulut rien manger au repas
1554 du soir et, aussitôt l'obscurité venue, il prit son aviron et se
1555 dirigea vers la grève, dans l'intention de traverser à la
1556 Petite-Misère pour y voir Marichette.
1557
1558 Sa mère tenta de le dissuader car le ciel était lourd, l'air était
1559 froid et de gros nuages roulaient à l'horizon. On allait avoir de la
1560 pluie et peut-être du gros vent. Mais Macloune n'entendit point, ou
1561 fit semblant de ne pas comprendre les objections de sa mère. Il
1562 l'embrassa tendrement en la serrant dans ses bras et, sautant dans
1563 son canot, il disparut dans la nuit sombre.
1564
1565 Marichette l'attendait sur la rive à l'endroit ordinaire. L'obscurité
1566 l'empêcha de remarquer la figure bouleversée de son ami et elle
1567 s'avança vers lui avec la salutation accoutumée:
1568
1569 --Bonjour Macloune!
1570
1571 --Bôjou Maïchette!
1572
1573 Et la prenant brusquement dans ses bras, il la serra violemment
1574 contre sa poitrine, en balbutiant des phrases incohérentes,
1575 entrecoupées de sanglots déchirants:
1576
1577 --Tu sais Maïchette... Mosieu curé veut pas nous autres marier... to
1578 pauvre, nous autres... to laid, moi... to laid... to laid, pour
1579 marier toi... moi veux plus vivre... moi veux mourir.
1580
1581 Et la pauvre Marichette, comprenant le malheur terrible qui les
1582 frappait, mêla ses pleurs aux plaintes et aux sanglots du malheureux
1583 Macloune.
1584
1585 Et ils se tenaient embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de la
1586 pluie qui commençait à tomber à torrents et du vent froid du nord qui
1587 gémissait dans les grands peupliers qui bordent la côte.
1588
1589 Des heures entières se passèrent. La pluie tombait toujours; le
1590 fleuve agité par la tempête était couvert d'écume et les vagues
1591 déferlaient sur la grève en venant couvrir, par intervalle, les pieds
1592 des amants qui pleuraient et qui balbutiaient des lamentations
1593 plaintives en se tenant embrassés.
1594
1595 Les pauvres enfants étaient trempés par la pluie froide, mais ils
1596 oubliaient tout dans leur désespoir. Ils n'avaient ni l'intelligence
1597 de discuter la situation, ni le courage de secouer la torpeur qui les
1598 envahissait.
1599
1600 Ils passèrent ainsi la nuit et ce n'est qu'aux premières lueurs du
1601 jour qu'ils se séparèrent dans une étreinte convulsive. Ils
1602 grelottaient en s'embrassant, car les pauvres haillons qui les
1603 couvraient les protégeaient à peine contre la bise du nord qui
1604 soufflait toujours en tempête.
1605
1606 Était-ce par pressentiment ou simplement par désespoir qu'ils se
1607 dirent:
1608
1609 --Adieu, Macloune!
1610
1611 --Adieu, Maïchette!
1612
1613 Et la pauvrette, trempée et transie jusqu'à la moëlle, claquant des
1614 dents, rentra chez son oncle où l'on ne s'était pas aperçu de son
1615 absence, tandis que Macloune lançait son canot dans les roulins et se
1616 dirigeait vers Lanoraie. Il avait vent contraire et il fallait toute
1617 son habileté pour empêcher la frêle embarcation d'être submergée dans
1618 les vagues.
1619
1620 Il en eut bien pour deux heures d'un travail incessant avant
1621 d'atteindre la rive opposée.
1622
1623 Sa mère avait passé la nuit blanche à l'attendre, dans une inquiétude
1624 mortelle. Macloune se mit au lit tout épuisé, grelottant, la figure
1625 enluminée par la fièvre; et tout ce que put faire la pauvre Marie
1626 Gallien pour réchauffer son enfant fut inutile.
1627
1628 Le docteur, appelé vers les neuf heures du matin, déclara qu'il
1629 souffrait d'une pleurésie mortelle et qu'il l'allait appeler le
1630 prêtre au plus tôt.
1631
1632 Le bon curé apporta le viatique au moribond qui gémissait dans le
1633 délire et qui balbutiait des paroles incompréhensibles. Macloune
1634 reconnut cependant le prêtre qui priait à ses côtés et il expira
1635 en jetant sur lui un regard de doux reproche et d'inexprimable
1636 désespérance et en murmurant le nom de Marichette.
1637
1638 VI
1639
1640 Un mois plus tard, à la Saint-Michel, le corbillard des pauvres
1641 conduisait au cimetière de Contrecoeur Marichette Joyelle, morte de
1642 phtisie galopante chez son oncle de la Petite-Misère.
1643
1644 Ces deux pauvres déshérités de la vie, du bonheur et de l'amour
1645 n'avaient même pas eu le triste privilège de se trouver réunis dans
1646 la mort, sous le même tertre, dans un coin obscur du même cimetière.
1647
1648
1649
1650 LE PÈRE LOUISON
1651
1652 I
1653
1654 C'était un grand vieux sec, droit comme une flèche, comme on dit au
1655 pays, au teint basané, et la tête et la figure couvertes d'une
1656 épaisse chevelure et d'une longue barbe poivre et sel.
1657
1658 Tous les villageois connaissaient le père Louison, et sa réputation
1659 s'étendait même aux paroisses voisines; son métier de canotier et de
1660 passeur le mettait en relations avec tous les étrangers qui voulaient
1661 traverser le Saint-Laurent, large en cet endroit d'une bonne petite
1662 lieue.
1663
1664 On l'avait surnommé le _Grand Tronc_, et c'était généralement par
1665 ce sobriquet cocasse qu'on le désignait lorsqu'on glosait sur son
1666 compte. Pourquoi le _Grand Tronc?_ Mystère! car le père Louison
1667 n'avait rien pour rappeler cette voie ferrée qui provoquait de si
1668 acrimonieuses discussions dans les réunions politiques de l'époque.
1669 Quelques-uns disaient que le nom provenait de la longueur de son
1670 canot creusé tout d'une pièce dans un tronc d'arbre gigantesque.
1671
1672 Si tout le monde au village connaissait le _Grand Tronc_, personne
1673 ne pouvait en dire autant de son histoire.
1674
1675 Il était arrivé à L...., il y avait bien longtemps--les anciens
1676 disaient qu'il y avait au moins vingt-cinq ans--sans tambour ni
1677 trompette. Il avait acheté sur les bords du Saint-Laurent, tout près
1678 de la grève et à quelques arpents de l'église, un petit coin de terre
1679 grand comme la main, où il avait construit une misérable cahute sur
1680 les ruines d'une cabine de bateau qu'il avait trouvée, un beau matin,
1681 échouée sur une batture voisine.
1682
1683 Il gagnait péniblement sa vie à traverser les voyageurs d'une rive à
1684 l'autre du Saint-Laurent et à faire la pêche depuis la débâcle des
1685 glaces jusqu'aux derniers jours d'automne. Il était certain de
1686 prendre la première anguille, le premier doré, le premier achigan
1687 et la première alose de la saison. Il faisait aussi la chasse à
1688 l'outarde, au canard, au pluvier, à l'alouette et à la bécasse avec
1689 un long fusil à pierre qui paraissait dater du régime français.
1690
1691 On ne le rencontrait jamais sans qu'il eût, soit son aviron, soit son
1692 fusil, soit sa canne à pêche sur l'épaule et il allait tranquillement
1693 son chemin, répondant amicalement d'un signe de tête aux salutations
1694 amicales de la plupart et aux timides coups de chapeaux des enfants
1695 qui le considéraient bien tous comme un croquemitaine qu'il fallait
1696 craindre et éviter.
1697
1698 Si l'on ignorait sa véritable histoire, on ne s'en était pas moins
1699 fait un devoir religieux de lui en broder une, plutôt mauvaise que
1700 bonne, car le père Louison aimait et pratiquait trop la solitude
1701 pour être devenu populaire parmi les villageois. Il se contentait
1702 généralement d'aller offrir sa pêche ou sa chasse à ses clients
1703 ordinaires: le curé, le docteur, le notaire et le marchand du
1704 village, et si le poisson ou le gibier était exceptionnellement
1705 abondant, il allait écouler le surplus sur les marchés de Joliette,
1706 de Sorel et de Berthier.
1707
1708 Si on se permettait parfois de gloser sur son compte, on ne pouvait
1709 cependant pas l'accuser d'aucun méfait, car sa réputation d'intégrité
1710 était connue à dix lieues à la ronde. Il avait même risqué sa vie à
1711 plusieurs reprises pour sauver des imprudents ou des malheureux qui
1712 avaient failli périr sur les eaux du Saint-Laurent et il s'était
1713 notamment conduit avec la plus grande bravoure pendant une tempête
1714 de serouet qui avait jeté un grand nombre de bateaux à la côte, en
1715 volant à la rescousse des naufragés avec son grand canot.
1716
1717 M. le curé affirmait que le père Louison était un brave homme, qui
1718 s'acquittait avec la plus grande ponctualité de ses devoirs
1719 religieux. Toujours prêt à rendre un service qu'on lui demandait, il
1720 se faisait toutefois un devoir de ne jamais rien demander lui-même et
1721 c'était là probablement ce qu'on ne lui pardonnait pas. Le monde est
1722 si drôlement et si capricieusement égoïste.
1723
1724 Chaque soir, à la brunante des longs jours d'été, le vieillard allait
1725 mouiller son canot à deux ou trois encâblures de la rive, dans un
1726 endroit où il tendait son _varveau_ ou ses lignes dormantes. Assis
1727 au milieu de son embarcation, il restait là dans la plus parfaite
1728 immobilité jusqu'à une heure avancée de la nuit. Sa silhouette se
1729 découpait d'abord, nette et précise sur le miroir du fleuve endormi,
1730 mais prenait bientôt des lignes indécises d'un tableau de Millet,
1731 dans l'obscurité, alors que l'on n'entendait plus que le murmure des
1732 petites vagues paresseuses qui venaient caresser le sable argenté de
1733 la grève.
1734
1735 La frayeur involontaire qu'inspirait le père Louison n'existait pas
1736 seulement chez les enfants, mais plus d'une fillette superstitieuse,
1737 en causant avec son amoureux, sous les grands peupliers qui bordent
1738 la côte, avait serré convulsivement le bras de son cavalier en voyant
1739 au large s'estomper le canot du vieux pêcheur dans les dernières
1740 lueurs crépusculaires.
1741
1742 Bref, le pauvre vieux était plutôt craint qu'aimé au village, et les
1743 gamins trottinaient involontairement lorsqu'ils apercevaient au loin
1744 sa figure taciturne.
1745
1746 II
1747
1748 Il y avait à L... un mauvais garnement, comme il s'en trouve
1749 dans tous les villages du monde, et ce gamin détestait tout
1750 particulièrement le père Louison dont il avait cependant une peur
1751 terrible. Le vieux pêcheur avait attrapé notre polisson un jour que
1752 celui-ci était e train de battre cruellement un vieux chien barbet
1753 qu'il avait inutilement tenté de noyer. Le vieillard avait tout
1754 simplement tiré les oreilles du gamin en le menaçant d faire
1755 connaître sa conduite à ses parents.
1756
1757 Or, le père du gamin en question était un mauvais coucheur nommé
1758 Rivet, qui cherchait plutôt qu'il n'évitait une querelle, et, un
1759 matin que le père Louison réparait tranquillement ses filets devant
1760 sa cabane, il s'entendit apostropher:
1761
1762 --Eh! dites donc, vous là, le _Grand Tronc_! qui est-ce qui vous a
1763 permis de mettre la main sur mon garçon?
1764
1765 Votre garçon battait cruellement un chien qu'il n'avait pu noyer, et
1766 j'ai cru vous rendre service en l'empêchant de martyriser un pauvre
1767 animal qui ne se défendait même pas.
1768
1769 --Ça n'était pas de vos affaires, répondit Rivet, et je ne sais pas
1770 ce qui me retient de vous faire payer tout de suite les tapes que
1771 vous avez données à mon fils.
1772
1773 Et l'homme élevait la voix d'un ton menaçant, et quelques curieux
1774 s'étaient déjà réunis pour savoir ce dont il s'agissait.
1775
1776 --Pardon, mon ami, répondit le vieillard tranquillement. Ce que j'ai
1777 fait, je l'ai fait pour bien faire, et vous savez de plus que je n'ai
1778 fait aucun mal à votre enfant.
1779
1780 --Ça ne fait rien. Vous n'aviez pas le droit de le toucher, et il
1781 s'avança la main haute sur le vieux pêcheur qui continuait
1782 tranquillement à refaire les mailles de son filet. Le vieillard leva
1783 les yeux, alors qu'il était trop tard pour parer un coup de poing qui
1784 l'atteignit en pleine figure, sans lui faire cependant grand mal.
1785
1786 Il fallut voir la transformation qui s'opéra dans toute la
1787 physionomie du père Louison à cet affront brutal. Il se redressa de
1788 toute sa hauteur, rejeta violemment le filet qu'il tenait des deux
1789 mains, et bondit comme une panthère sur l'audacieux qui venait de le
1790 frapper sans provocation.
1791
1792 Ses yeux lançaient des éclairs de colère, et avant qu'on eût pu l'en
1793 empêcher, il avait saisi son adversaire par les flancs et, le
1794 soulevant comme il aurait fait d'un enfant au-dessus de sa tête, et à
1795 la longueur de ses longs bras, il le lança avec une violence inouïe
1796 sur le sable de la grève, en poussant un mugissement de bête fauve.
1797
1798 Le pauvre diable, qui avait pensé s'attaquer à un vieillard impotent,
1799 venait de réveiller la colère et la puissance d'un hercule. Il tomba
1800 sans connaissance, incapable de se relever ou de faire le moindre
1801 mouvement.
1802
1803 Le père Louison le considéra pendant un instant, un seul, et, se
1804 précipitant sur lui, le ramassa de nouveau, en s'avançant vers les
1805 eaux du fleuve, le tint un instant suspendu en l'air et le rejeta
1806 avec force sur le sable mouillé et durci par les vagues. La victime
1807 était déjà à demi morte et s'écrasa avec un bruit mat, comme celui
1808 d'un sac de grain qu'on laisse tomber par terre.
1809
1810 Les spectateurs, qui devenaient nombreux, n'osaient pas intervenir et
1811 regardaient timidement cette scène tragique.
1812
1813 Avant même qu'on eût pu faire un pas pour l'arrêter, le vieux pêcheur
1814 s'était encore précipité sur Rivet et, cette fois, le tenant au bout
1815 de ses bras, il était entré dans l'eau, en courant, dans l'intention
1816 évidente de le noyer.
1817
1818 Une clameur s'éleva parmi la foule:
1819
1820 --Il va le noyer! il va le noyer!
1821
1822 Et, en effet, le père Louison avançait toujours dans les eaux qui lui
1823 montaient déjà jusqu'à la taille. Il n'allait plus si vite, mais il
1824 continua toujours jusqu'à ce qu'il en eût jusqu'aux aisselles;
1825 alors, balançant le pauvre Rivet deux ou trois fois au-dessus de sa
1826 tête, il le plongea dans le fleuve, à une profondeur où il aurait
1827 fallu être bon nageur pour pouvoir regagner la rive.
1828
1829 Le vieillard parut ensuite hésiter un instant, comme pour bien
1830 s'assurer que sa victime était disparue sous les eaux, puis il
1831 regagna le rivage à pas mesurés et alla s'enfermer dans sa misérable
1832 cabane, sans qu'aucun des curieux qui se trouvaient sur son passage
1833 eût osé lever la main ou même ouvrir la bouche pour demander grâce
1834 pour la vie du malheureux Rivet.
1835
1836 Dès que le père Louison eut disparu, tous se précipitèrent cependant
1837 vers les canots qui se trouvaient là, pour voler au secours du noyé
1838 qui n'avait pas encore reparu à la surface. Mais l'émotion du moment
1839 empêchait plutôt qu'elle n'accélérait les mouvements de ces hommes de
1840 bonne volonté, et le pauvre Rivet aurait certainement perdu la vie si
1841 des sauveteurs inattendus n'étaient venus à la rescousse.
1842
1843 Une _cage_ descendait au large avec le courant et un canot d'écorce
1844 contenant deux hommes s'en était détaché. Il n'était plus qu'à deux
1845 ou trois arpents du rivage lorsque le père Louison s'était avancé
1846 dans le fleuve pour y précipiter son agresseur. Les deux hommes du
1847 canot avaient suivi toutes les péripéties du drame, et, au moment où
1848 le corps du pauvre Rivet reparaissait sur l'eau après quelques
1849 minutes d'immersion, ils purent le saisir par ses habits et le
1850 déposer dans leur embarcation, aux applaudissements de la foule qui
1851 grossissait toujours sur la rive.
1852
1853 Deux coups d'aviron vigoureusement donnés par les deux voyageurs
1854 firent atterrir le canot et l'on débarqua le corps inanimé du pauvre
1855 Rivet pour le déposer sur la grève en attendant l'arrivée du curé et
1856 du médecin qu'on avait envoyé chercher.
1857
1858 Ce n'était pas trop tôt, car l'asphyxie était presque complète, et il
1859 fallut recourir à tous les moyens que prescrit la science pour les
1860 secours aux noyés afin de ramener un signe de vie chez le malheureux
1861 Rivet dont la femme et les enfants étaient accourus sur les lieux et
1862 remplissaient l'air de leurs lamentations et de leurs cris de
1863 désespoir.
1864
1865 Le curé avait pris la précaution de donner l'absolution _in
1866 articulo mortis_, mais l'homme de science déclara avant longtemps
1867 qu'il y avait lieu d'espérer et l'on transporta le moribond chez lui,
1868 où il reçut la visite et les soins empressés de toutes les commères
1869 du village.
1870
1871 III
1872
1873 S'il était vrai que le père Louison jouissait de la réputation d'un
1874 homme paisible et inoffensif et que Rivet, au contraire, passait pour
1875 un homme grincheux et querelleur, une vengeance aussi terrible pour
1876 un simple coup de poing ne pouvait manquer, néanmoins, de produire
1877 une émotion générale chez tous les habitants de L...
1878
1879 Le curé, le notaire, le médecin et les autres notables de l'endroit
1880 se réunirent le même soir chez le capitaine de milice, qui était en
1881 même temps le magistrat de la paroisse, pour délibérer sur ce qu'il
1882 convenait de faire dans des circonstances aussi graves.
1883
1884 Il fut décidé de tenir une enquête dès le lendemain matin et
1885 d'appeler le père Louison à comparaître devant le magistrat, en
1886 attendant que le médecin pût se prononcer d'une manière définitive
1887 sur l'état du malade qui paraissait s'améliorer assez sensiblement,
1888 cependant, pour écarter toute idée de mort prochaine ou même
1889 probable.
1890
1891 Le bailli du village fut chargé d'aller prévenir le vieux pêcheur
1892 d'avoir à se présenter le lendemain matin à neuf heures, à la salle
1893 publique du village, où se tiendrait l'enquête préliminaire et cette
1894 nouvelle, jetée en pâture aux bonnes femmes, eut bientôt fait le tour
1895 du fort, comme on dit encore dans nos campagnes.
1896
1897 Le père Louison n'avait pas reparu depuis qu'il s'était renfermé dans
1898 sa cabane. Aussi n'était-ce pas sans un sentiment de terreur que le
1899 bailli s'était approché pour frapper à sa porte, afin de lui
1900 communiquer les ordres du magistrat.
1901
1902 --Monsieur Louison! monsieur Louison! fit-il, d'une voix basse et
1903 tremblante.
1904
1905 Mais à sa grande surprise la porte s'ouvrit immédiatement et le
1906 vieillard s'avança tranquillement:
1907
1908 --Qu'y a-t-il à votre service, Jean-Thomas?
1909
1910 --Monsieur le magistrat m'a dit de vous informer qu'il désirait vous
1911 voir, demain matin, à la salle publique pour... pour...
1912
1913 --Très bien, Jean-Thomas, dites à M. le magistrat que je serai là à
1914 l'heure voulue.
1915
1916 Et il referma tranquillement la porte, comme si rien d'extraordinaire
1917 n'était arrivé et comme s'il avait répondu à un client qui lui aurait
1918 demandé une brochée d'anguilles ou de _crapets_.
1919
1920 IV
1921
1922 Le lendemain, à l'heure dite, la salle publique était comble et le
1923 médecin annonça tout d'abord que Rivet continuait à prendre du mieux.
1924 Un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines et
1925 l'enquête commença.
1926
1927 Le père Louison avait été ponctuel à l'ordre du magistrat, mais il se
1928 tenait assis, seul, dans un coin, plié en deux, les coudes sur les
1929 genoux, et la tête dans les deux mains.
1930
1931 À l'appel du magistrat qui lui demanda de raconter les événements de
1932 la veille, tout en lui disant qu'il n'était pas forcé de
1933 s'incriminer, il se leva tranquillement et récita, les yeux baissés,
1934 et d'une voix navrante de regret et de honte, tout ce qui s'était
1935 passé, sans en oublier le moindre incident. Il termina par ces mots:
1936
1937 --Je me suis laissé emporter par un accès de colère insurmontable et
1938 je me suis comporté comme une brute et non comme un chrétien. Je vous
1939 en demande pardon, M. le magistrat, j'en demande pardon à Rivet et à
1940 sa famille et j'en demande pardon à MM. les habitants du village qui
1941 ont été témoins du grand scandale que j'ai causé par ma colère et par
1942 ma brutalité. Je remercie Dieu d'avoir épargné la vie de Rivet, et je
1943 suis prêt à subir le châtiment que j'ai mérité,
1944
1945 --Heureusement pour vous, père Louison, répondit le magistrat, que la
1946 vie de Rivet n'est pas en danger, car il m'aurait fallu vous envoyer
1947 en prison. Il faut cependant que votre déposition soit corroborée et
1948 je demande aux voyageurs qui ont sauvé Rivet de raconter ce qu'ils
1949 ont vu, ce qu'ils ont fait et ce qui s'est passé à leur connaissance,
1950 pendant l'affaire d'hier.
1951
1952 Le plus âgé des voyageurs, qui était un enfant de la paroisse
1953 revenant de passer l'hiver dans les chantiers de la Gatineau, raconta
1954 simplement les faits du sauvetage et corrobora la déposition du père
1955 Louison. Son compagnon, qui était aussi un homme de la soixantaine,
1956 s'avançait pour raconter son histoire, lorsqu'il se trouva face à
1957 face avec l'accusé qu'il n'avait pas encore vu. Il le regarda bien en
1958 face, hésita un instant, puis d'une voix où se mêlaient la crainte et
1959 l'étonnement:
1960
1961 --Louis Vanelet!
1962
1963 Le père Louison leva la tête dans un mouvement involontaire de
1964 terreur et regarda l'homme qui venait de prononcer ce nom, inconnu
1965 dans la paroisse de L...
1966
1967 Les regards des deux hommes s'entrecroisèrent comme deux lames
1968 d'acier qui se choquent dans un battement d'épée préliminaire, puis
1969 s'abaissèrent aussitôt; et le vieil _homme de cages_ raconta le
1970 sauvetage auquel il avait pris part et le drame dont il avait été
1971 témoin, sans faire aucune allusion à ce nom qu'il venait de jeter en
1972 pâture à la curiosité publique.
1973
1974 Il était évident qu'en dépit des pénibles événements de la veille,
1975 les sympathies de l'auditoire se portaient vers le père Louison, et
1976 personne ne fit trop attention, si ce n'est le magistrat, à l'_a
1977 parte_ qui venait de se produire entre le témoin et l'accusé.
1978 D'ailleurs, on est naturellement porté à l'indulgence chez nos
1979 habitants de la campagne, et l'enquête fut promptement terminée par
1980 le magistrat, qui enjoignit simplement au vieux pêcheur de retourner
1981 chez lui, de vaquer à ses occupations et de se tenir à la disposition
1982 de la justice.
1983
1984 La foule se dispersa lentement et le père Louison retourna s'enfermer
1985 dans sa cahute pour échapper aux retards curieux qui l'obsédaient.
1986
1987 Le magistrat, avant de s'éloigner, s'approcha du dernier témoin et
1988 lui intima l'ordre de venir le voir chez lui, le soir même, à huit
1989 heures. Il voulait lui causer.
1990
1991 V
1992
1993 Fidèle au rendez-vous qui lui avait été imposé, le vieux voyageur se
1994 trouva, à l'heure dite, en présence du juge, du curé et du notaire
1995 qui s'étaient réunis pour la circonstance.
1996
1997 Il se doutait bien un peu de la raison qui avait provoqué sa
1998 convocation devant ce tribunal d'un nouveau genre. Aussi ne fut-il
1999 pas pris par surprise lorsqu'on lui demanda à brûle-pourpoint:
2000
2001 --Vous connaissez le père Louison depuis longtemps et vous lui avez
2002 donné le nom de Louis Vanelet, ce matin, à l'audience.
2003
2004 --C'est vrai, monsieur le juge, répondit le voyageur sans hésiter.
2005
2006 Dites-nous alors, où, quand et comment vous avez fait sa
2007 connaissance?
2008
2009 --Oh! il y a longtemps, bien longtemps. C'était au temps de mon
2010 premier voyage à la Gatineau. Nous faisions chantier pour les Gilmour
2011 et Louis Vanelet et moi nous bûchions dans le même camp. C'était un
2012 bon travaillant, un bon équarisseur et un bon garçon. Tout le monde
2013 aimait surtout à lui entendre raconter des histoires, le soir, autour
2014 de la cambuse. Un jour, une escouade de travailleurs nous arriva
2015 pour partager notre chantier et il y en avait un parmi les nouveaux
2016 arrivants qui connaissait Vanelet et qui venait de la même paroisse
2017 que lui, aux environs de Montréal. Ils se saluèrent à peine et
2018 il était évident qu'il y avait eu gribouille entre eux. Rien
2019 d'extraordinaire ne vint d'abord troubler la bonne entente, jusqu'à
2020 ce qu'un jour, Vanelet vînt me trouver et me demandât de lui servir
2021 de témoin dans une lutte à coups de poings qu'il devait avoir le
2022 lendemain avec son coparoissien. "Nous aimons, me dit-il, la même
2023 fille, au pays, et comme nous ne pouvons l'épouser tous les deux,
2024 nous voulons régler l'affaire par une partie de boxe." La proposition
2025 me parut assez raisonnable, car on se bat volontiers et pour de bien
2026 petites raisons dans les chantiers. J'acceptai donc et le lendemain
2027 matin, de bonne heure, avant l'heure des travaux, les adversaires
2028 étaient face à face dans une clairière voisine. La bataille commença
2029 assez rondement, mais à peine les premiers coups avaient-ils été
2030 portés que Vanelet était absolument hors de lui-même, dans un accès
2031 de fureur noire. Plus fort et plus adroit que son adversaire, il lui
2032 portait des coups terribles sous lesquels l'autre s'écrasait comme
2033 sous des coups de massue. J'essayai vainement, avec l'autre témoin,
2034 d'intervenir pour faire cesser la lutte, mais Vanelet, fou de rage
2035 et fort comme un taureau, frappait toujours jusqu'à ce que son
2036 adversaire, les yeux pochés et la figure ensanglantée, perdît
2037 connaissance et ne pût se relever. Alors Vanelet le saisit et, le
2038 balançant au bout de ses bras, le lança sur la neige durcie et glacée
2039 qui recouvrait le sol. Le pauvre diable était sans connaissance et le
2040 sang lui sortait par le nez et par les oreilles. Vanelet allait de
2041 nouveau se précipiter sur sa victime lorsque nous nous jetâmes sur
2042 lui et c'est avec la plus grande peine que nous réussîmes à empêcher
2043 un meurtre. Jamais je n'avais vu un homme aussi fort, dans une fureur
2044 aussi terrible. Il se calma cependant après quelques instants et
2045 s'enfuit comme un fou à travers la forêt. Mon compagnon se rendit au
2046 chantier pour obtenir un traîneau afin de transporter le corps
2047 inanimé de notre camarade. Bien que nous fussions au mois de février
2048 et en pleine forêt, très éloignés de toute habitation, Louis Vanelet
2049 disparut du chantier. Je l'ai revu hier pour la première fois depuis
2050 cette époque mémorable, car aucun de nous ne savait ce qu'il était
2051 devenu. Le pauvre homme qu'il avait presque assommé resta pendant
2052 longtemps entre la vie et la mort et nous le ramenâmes, au printemps,
2053 dans un pitoyable état, pour le renvoyer dans sa famille. J'ai appris
2054 depuis qu'il s'était rétabli et qu'il avait fini par épouser celle
2055 pour qui il avait failli sacrifier sa vie.
2056
2057 Le magistrat, le curé et le notaire, après avoir écouté attentivement
2058 cette histoire, se consultèrent longuement et finirent par décider
2059 qu'en vue du caractère irascible du père Louison, de ses colères
2060 terribles et de sa force herculéenne, il fallait en faire un exemple
2061 et le traduire devant la Cour Criminelle qui siégeait à Sorel.
2062
2063 Le bailli recevrait des instructions à cet effet.
2064
2065 VI
2066
2067 Lorsque le représentant de la loi se rendit, le lendemain matin, pour
2068 opérer l'arrestation de Louis Vanelet, il trouva la cabane vide. Le
2069 vieillard, pendant la nuit, avait disparu en emportant dans son canot
2070 ses engins de chasse et de pêche. Personne ne l'avait vu partir et
2071 l'on ignorait la direction qu'il avait prise.
2072
2073 Quelques jours plus tard, le capitaine d'un bateau de L... racontait
2074 que, pendant une forte bourrasque de nord-est, il avait rencontré sur
2075 le lac Saint-Pierre un long canot flottant au gré des vagues et des
2076 vents.
2077
2078 Il avait cru reconnaître l'embarcation du père Louison mais le canot
2079 était vide et à moitié rempli d'eau.
2080 EOT;
2081
2082 /*
2083 End of the Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand
2084
2085 *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE ***
2086
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2090
2091 This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
2092 http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
2093
2094 Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
2095 (University of Alberta) for making it available.
2096
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2098 will be renamed.
2099
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2149 things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
2150 even without complying with the full terms of this agreement. See
2151 paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
2152 Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
2153 and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
2154 works. See paragraph 1.E below.
2155
2156 1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
2157 or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
2158 Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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2223
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2228 "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
2229 posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
2230 you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
2231 copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
2232 request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
2233 form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
2234 License as specified in paragraph 1.E.1.
2235
2236 1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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2238 unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
2239
2240 1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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2242 that
2243
2244 - You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
2245 the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
2246 you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
2247 owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
2248 has agreed to donate royalties under this paragraph to the
2249 Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
2250 must be paid within 60 days following each date on which you
2251 prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
2252 returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
2253 sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
2254 address specified in Section 4, "Information about donations to
2255 the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
2256
2257 - You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
2258 you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
2259 does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
2260 License. You must require such a user to return or
2261 destroy all copies of the works possessed in a physical medium
2262 and discontinue all use of and all access to other copies of
2263 Project Gutenberg-tm works.
2264
2265 - You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
2266 money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
2267 electronic work is discovered and reported to you within 90 days
2268 of receipt of the work.
2269
2270 - You comply with all other terms of this agreement for free
2271 distribution of Project Gutenberg-tm works.
2272
2273 1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
2274 electronic work or group of works on different terms than are set
2275 forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
2276 both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
2277 Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
2278 Foundation as set forth in Section 3 below.
2279
2280 1.F.
2281
2282 1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
2283 effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
2284 public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
2285 collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
2286 works, and the medium on which they may be stored, may contain
2287 "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
2288 corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
2289 property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
2290 computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
2291 your equipment.
2292
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2294 of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
2295 Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
2296 Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
2297 Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
2298 liability to you for damages, costs and expenses, including legal
2299 fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
2300 LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
2301 PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
2302 TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
2303 LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
2304 INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
2305 DAMAGE.
2306
2307 1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
2308 defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
2309 receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
2310 written explanation to the person you received the work from. If you
2311 received the work on a physical medium, you must return the medium with
2312 your written explanation. The person or entity that provided you with
2313 the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
2314 refund. If you received the work electronically, the person or entity
2315 providing it to you may choose to give you a second opportunity to
2316 receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
2317 is also defective, you may demand a refund in writing without further
2318 opportunities to fix the problem.
2319
2320 1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
2321 in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
2322 WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
2323 WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
2324
2325 1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
2326 warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
2327 If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
2328 law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
2329 interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
2330 the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
2331 provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
2332
2333 1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
2334 trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
2335 providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
2336 with this agreement, and any volunteers associated with the production,
2337 promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
2338 harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
2339 that arise directly or indirectly from any of the following which you do
2340 or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
2341 work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
2342 Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
2343
2344
2345 Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
2346
2347 Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
2348 electronic works in formats readable by the widest variety of computers
2349 including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
2350 because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
2351 people in all walks of life.
2352
2353 Volunteers and financial support to provide volunteers with the
2354 assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
2355 goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
2356 remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
2357 Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
2358 and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
2359 To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
2360 and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
2361 and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
2362
2363
2364 Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
2365 Foundation
2366
2367 The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
2368 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
2369 state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
2370 Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
2371 number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
2372 http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
2373 Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
2374 permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
2375
2376 The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
2377 Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
2378 throughout numerous locations. Its business office is located at
2379 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
2380 business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
2381 information can be found at the Foundation's web site and official
2382 page at http://pglaf.org
2383
2384 For additional contact information:
2385 Dr. Gregory B. Newby
2386 Chief Executive and Director
2387 gbnewby@pglaf.org
2388
2389 Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
2390 Literary Archive Foundation
2391
2392 Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
2393 spread public support and donations to carry out its mission of
2394 increasing the number of public domain and licensed works that can be
2395 freely distributed in machine readable form accessible by the widest
2396 array of equipment including outdated equipment. Many small donations
2397 ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
2398 status with the IRS.
2399
2400 The Foundation is committed to complying with the laws regulating
2401 charities and charitable donations in all 50 states of the United
2402 States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
2403 considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
2404 with these requirements. We do not solicit donations in locations
2405 where we have not received written confirmation of compliance. To
2406 SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
2407 particular state visit http://pglaf.org
2408
2409 While we cannot and do not solicit contributions from states where we
2410 have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
2411 against accepting unsolicited donations from donors in such states who
2412 approach us with offers to donate.
2413
2414 International donations are gratefully accepted, but we cannot make
2415 any statements concerning tax treatment of donations received from
2416 outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
2417
2418 Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
2419 methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
2420 ways including including checks, online payments and credit card
2421 donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
2422
2423
2424 Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
2425 works.
2426
2427 Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
2428 concept of a library of electronic works that could be freely shared
2429 with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
2430 Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
2431
2432 Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
2433 editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
2434 unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
2435 keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
2436
2437 Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
2438
2439 http://www.gutenberg.net
2440
2441 This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
2442 including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
2443 Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
2444 subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
2445
2446 *** END: FULL LICENSE ***
2447 */
2448 }
2449